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Jupiter détonnant

Aalyse. Le président Macron a mis sur le chantier mille projets de réformes. Mais quel est le sens de ces réformes et peuvent-elles aboutir dans le cadre actuel ?

Jusqu’à présent, il faut reconnaître à Emmanuel Macron une réelle volonté réformiste et l’on ne peut qu’approuver l’intention : les réformes s’accumulent, le bac, l’apprentissage, la fonction publique, la SNCF etc. Sur le plan international, il faut le créditer d’un certain sens de la realpolitik, en Syrie par exemple. Il donne une meilleure image de la France à l’étranger.

Hélas, pour nous, cette politique n’est pour lui qu’un marchepied ; et l’on peut craindre que la France ne soit pas au cœur de ses véritables desseins. Il a connu un état de grâce relativement prolongé et qui s’explique par le « dégagisme » qui plaît aux Français et qui donne de l’apparence à sa politique ; son élection fut en réalité un coup de pied donné à un système vermoulu ; la comparaison avec son prédécesseur est telle qu’au royaume des aveugles … mais il reste borgne sur le « régalien » : souveraineté, sécurité, justice, défense.

Et voila qu’il est rattrapé aujourd’hui par la dure réalité économique. La question est donc, puisque ses ambitions ne s’arrêtent manifestement pas au territoire de son élection, de savoir si ce territoire – la France – va lui donner les moyens de ses ambitions ? On peut en douter, ce d’autant plus que, dans le champ international, la mondialisation qui est son tropisme ne lui fait pas et ne lui fera pas de cadeau. Il devrait se rappeler le principe qui fut celui jadis du Foreign Office, qu’il ne devrait pas avoir d’amis privilégiés – l’Allemagne – ni d’ennemis privilégiés, mais bien des intérêts à privilégier, ceux de son pays.

Quand l’Europe de Bruxelles se retourne contre la PAC à la française. Il fallait s’y attendre. Que fait Macron ? Politique magazine

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Et s’il ratait la marche européenne ?

La première marche à gravir pour Macron, c’est l’Europe. Les dieux semblent le favoriser en apparence. Macron, tel Zeus, rêve d’enlever cette sotte princesse Europe, celle de la mythologie grecque, et on sait par quels artifices… L’accord de gouvernement conclu entre les conservateurs d’Angela Merkel et les sociaux-démocrates devraient constituer une bonne nouvelle pour lui. Et le choix du ministre des finances social-démocrate Olaf Scholz pourrait entraîner un changement par rapport à Wolfgang Schäuble qui incarnait la résistance à toute avancée européenne concrète dès qu’elle impliquait les finances de l’Allemagne : il était « Mister Nein ». Vu de Paris, l’accord laisse présager des compromis sur les sujets européens avec la perspective d’un Fonds monétaire européen, ce qui a manqué au moment de la crise financière de 2008. L’accord dit de la GroKo, s’il est validé finalement, semble conforter Macron dans ses ambitions européennes et d’autant plus que la succession d’Angela Merkel est désormais ouverte. Cependant, les sociaux-démocrates sont d’abord des Allemands et ils sont loin d’ignorer que la préoccupation centrale de leurs compatriotes demeure la question des migrants si maladroitement ouverte par Merkel. Au demeurant, si la France ne sort pas de l’ornière des déficits publics et extérieurs, il faudra déchanter. Ce n’est pas le cas, malgré les cris de victoire du gouvernement. Rien n’est stabilisé véritablement. Et les Allemands seront toujours réticents à une Europe où ils seraient les payeurs.

C’est à la Banque centrale européenne qu’est dévolue la délicate mission de camoufler l’insolvabilité des banques et des gouvernements européens après la crise financière de 2008 ; elle rachète des obligations. Ce faisant, elle en fait monter le prix, ce qui fait baisser les taux d’intérêt. De nombreuses banques et de nombreux États sont toujours insolvables, en Europe. Alan Greenspan, l’ex président de la Fed américaine s’en est inquiété et il estime que l’euro ne peut pas survivre à ces conditions. Plus de 800 milliards d’euros sont dus à l’Allemagne, essentiellement par les pays du sud. Les élections italiennes ont lieu le 4 mars et la Banque centrale européenne achète presque toutes les obligations souveraines italiennes, tandis que les succès populistes se profilent dans les scrutins. Les banques italiennes ont revendu pour 40 milliards d’euros de dette de leur pays à la BCE au quatrième trimestre 2017 ! La BCE est dans l’impossibilité de diminuer ses rachats alors que la Fed américaine a déjà commencé le resserrement monétaire. Les investisseurs pensent que, à 3% sur les taux longs américains, la pyramide des dettes risque de s’écrouler. Les taux montent aussi en Europe. Depuis trois mois, notre écart de taux – le spread – avec l’Allemagne se creuse. Comment dans ces conditions continuer à tenir l’euro ? Cette conjoncture devrait compliquer la signature d’un nouveau traité de l’Élysée avec l’Allemagne… ou le rendre indispensable, mais alors à quel prix ?

De bulles en bulles, de krach en krach

Jusqu’à présent les banques centrales ont choisi de faire marcher la planche à billet au risque de provoquer des bulles, plutôt que d’envisager le risque d’une déflation généralisée. Depuis plus de 20 ans l’économie mondiale vogue d’une bulle à l’autre… L’explosion d’une bulle entraîne la formation de la suivante, par le report des investisseurs d’une classe d’actifs à l’autre. C’est ainsi que la bulle Internet a été suivie de la bulle immobilière, puis de la bulle énergétique – prix du pétrole à 150 dollars le baril en juin 2008 –, puis aujourd’hui apparaissent des bulles sur les obligations et les biens immobiliers, et même sur les marchés « actions ». Par la politique dite non conventionnelle – QE, quantitative easing – les banques centrales ont favorisé l’abondance de liquidités, qui ont tourné en spéculation. Ainsi le krach de 2008, dont tout le monde veut s’accorder pour n’y voir qu’une correction ne laisse pas d’inquiéter. Ses paramètres sont l’endettement colossal de la planète, le choc des nouvelles technologies sur l’emploi – raréfaction ou multiplication – et une remise en cause du partage de la valeur ajoutée par les USA de Trump avec la baisse des impôts, et maintenant en Allemagne avec la GROKO, mais par-dessus tout, la hausse des taux d’intérêt. Les taux d’intérêt américains sont à 2,84 ! Bref La mondialisation n’est pas heureuse et ne fait pas de cadeau à ses adeptes, au premier plan Macron.

« En même temps »…

« En même temps », la formule favorite du président de la République révèle un homme trop intelligent pour se plier aux simplifications du discours politique ordinaire, mais aussi un enfant gâté qui pense que, dans son monde, il est possible d’avoir tout et son contraire. Ce disant, il court le risque d’être incompris des deux côtés. « En même temps » le met dans la position du client de la crémière qui veut le beurre et l’argent du beurre, la libéralisation en France et la régulation dans le monde. Ainsi a-t-il invité 140 dirigeants d’entreprises mondiales à Versailles, puis il est allé a Davos, tout sourire dehors pour proclamer : la France aime les entrepreneurs, le progrès, la technologie, le risque. Le voilà qui parle comme Reagan et comme Trump : la France est de retour. Puis, il dit le contraire : « la recherche de croissance économique nous a parfois fait oublier ce que les peuples sont prêts à accepter pour l’obtenir […], L’économie est structurellement de moins en moins juste ». Il a plaidé pour l’urgence d’un « nouveau contrat mondial », « a World New Deal » dont on voit bien l’infaisabilité radicale : qu’on se souvienne de la taxe Tobin ! Et puis, surtout, si la France est archaïsante et conservatrice de ses vieilles lunes institutionnelles et sociales – fiscalité, code du travail, dépense publique – il n’en est pas moins vrai que pour Macron, c’est libéralisation en deçà des Pyrénées, régulation au delà ; le voilà qui préconise moins d’État français et plus d’État mondial.

Olaf Scholz sera-t-il plus conciliant que Wolfgang Schäuble ? L’Allemagne reste l’Allemagne. Politique magazine

Toujours la dette

En attendant, la Cour des compte le contraint à atterrir : son président Didier Migaud doute du retour à l’équilibre des finances publiques et juge optimistes les prévisions de croissance établies sur le quinquennat, un pari difficile à tenir, affirme-t-il. C’est bien là le problème de Macron ou plutôt des Français. Le président a déjà été élu sur un pari un peu fou, et cette victoire le conforte dans sa logique perpétuelle du pari. Suivi, avec l’empressement du courtisan, par Bruno Lemaire qui enchérit : « Le cap sera tenu ». Le président de la Cour des comptes lui avoue qu’il craint de se répéter, et il est vrai que toutes ces affirmations du pouvoir, tant de fois ressassées, pour qui suit annuellement ces rapports de la Cour des comptes, ressemblent à des promesses d’ivrogne. Dans un précédent article nous parlions d’addiction à la dépense publique jusque dans les petites choses : piscines trop coûteuses, contrats aidés sans efficacité, compteur Linky onéreux pour le consommateur, fraude sociale mal contrôlée, recouvrement des PV dématérialisés à la gestion pour le moins opaque, la liste est longue et quelque peu décourageante pour le citoyen lambda. Il s’en dégage une redoutable impression d’impuissance.

Même la loi de programmation militaire, très ambitieuse et légitime aux yeux de l’opinion et au regard des défis contemporains, est bâtie sur un artifice de présentation ; l’objectif ne sera pas atteint, contrairement à ce que laisse penser l’exposé des motifs du projet de loi, la présentation entretenant une confusion gravement trompeuse entre des crédits en milliards d’euros qui excluent les pensions – 44,0 Mds€ en 2023 – et un « effort de défense » en pourcentage du PIB qui les inclut 1,91 %. « La Défense nationale est beaucoup trop importante pour faire l’objet d’une telle prestidigitation budgétaire », expliquaient Les Echos. De surcroît, l’on sait qu’aucune loi de programmation militaire passée n’a tenu ses objectifs.

Il y a bien du prestidigitateur dans cet homme qui est à la tête de l’État et qui ressemble à tous ces technocrates qui se succèdent depuis des décennies. La question est pour le coup : un technocrate de cet acabit peut-il guérir le mal technocratique français ? Autrement dit : peut-on confier au système qu’il faut réformer, le soin de se réformer lui-même ? « En même temps » !

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français