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Comment ça va bien ?

Premier grand vacillement du système. Politique magazine

ECONOMIE POLITIQUE. Comment « ça » peut continuer ? Et tant que « ça » continue, pour ceux qui vivent du système, eh bien, « ça » va bien.

Les bourses mondiales viennent de connaître une baisse éclair, un « flash krash », ça fait anglais, toutes les grandes crises viennent de New York ; ou, pour ceux qui se souviennent, d’Allemagne : l’effondrement en 1931 de la banque de Darmstadt donna le signal de la grande dépression.

Les marchés ont baissé de 10% en quelques jours et immédiatement remonté de 5%. On me le répétait à mes débuts, il faut des nerfs pour faire ce métier-là ! Enfin on souffle. Car tout va bien et ceux qui disent le contraire sont des esprits chagrins qui ne méritent pas d’avoir voix au chapitre. Les analystes, nouveaux astronomes, s’en vont répétant que les planètes économiques sont alignées. Qu’en est-il ? Que penser de la situation économique ? et de l’économie ! Dans la première page de son histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide regrette le temps où l’absence de murailles autour des cités grecques empêchait l’accumulation des récoltes et de l’argent, sources de convoitise et de conflits. Mais trêve de digressions, tout va bien, qu’on se le dise.

Le cycle d’expansion économique américain, un des plus longs de l’histoire de ce (plus si) jeune pays, va être prolongé par des baisses d’impôts et l’augmentation du déficit budgétaire, le tout soutenu, si on peut dire, par la faiblesse du dollar. La « zone Euro », dominée par la rigueur germanique et figée dans son carcan monétaire, est en passe de rattraper son retard. Le Fonds Monétaire International lui prédit un taux de croissance de 3%. Même la France, victime avec l’Italie de la contrainte germanique, vit une période d’euphorie post-électorale. Ma mère disait « tout nouveau, tout bon », autre version du fameux « pourvu que ça dure ». La Chine, oubliant le dogme communiste, privilégie désormais la détention privée du capital productif, le privé gérant quand même mieux. Le bureau central du parti n’a pas pour autant abandonné le pouvoir. C’est au sommet que quelques décisions simples ont été prises : primo que le taux de croissance ne descendrait pas en dessous de 6.5%, secundo arrêter de construire des routes qui ne mènent nulle part et des immeubles laissés vacants, tertio, face à la concurrence de pays où la main d’œuvre est (encore) moins chère, entrer dans l’économie de service pour le plus grand bien-être du peuple chinois qui n’attend que ça et dont la capacité à consommer est un formidable atout dans notre monde (libéral). Qu’on le veuille ou non. Sont donc devant nous une année, voire deux, de croissance confortable. Les marchés ont oublié, l’espace de quelques jours. C’est contrariant.

Mais on n’a jamais vu une activité économique, même en croissance, acheter des actions ou des obligations. Ce sont des hommes qui opèrent (ou des robots). Et pour que les marchés montent, encore faut-il que les investisseurs (ou pire des « traders ») veuillent augmenter la taille de leurs portefeuilles. Or ces investisseurs (ou pire ces « traders ») ne sont pas entièrement rassurés, conscients que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel et que de petits grincements se mêlent à l’harmonie des marchés.

Endettement et inflation

Comme en 1929, ce sont les banques américaines qui provoquèrent la crise financière qui secoua le monde il y a dix ans. Comme en 1929, elles utilisaient à des fins spéculatives les dépôts des clients. L’administration Clinton avait abrogée en 1999 le Glass-Steagall act qui en 1933 avait interdit ces pratiques…

Dans les années trente la Réserve Fédérale, redoutant l’inflation, avait ponctionné la liquidité des marchés monétaires tandis que l’administration élevait des barrières douanières. Le remède ne tarda pas à tuer le malade qui ne ressuscita que dans les années 50, après une guerre mondiale.

En 2008 les Américains avaient tiré les leçons de l’épisode précédent. Voulant éviter, à l’exception de Lehman Brothers, l’effondrement du système bancaire, le gouvernement, moyennant une réglementation stricte pour juguler les activités spéculatives, organisa le sauvetage et la reprise des établissements compromis. De son côté la Réserve Fédérale, désireuse d’assurer la liquidité nécessaire à la fluidité des échanges et à la baisse des taux d’intérêt, initiait un programme d’achat massif d’obligations émises par l’État. Ce qui permettait, les choses sont bien faites, au dit État de financer ses déficits. Ces actions vigoureuses permirent à l’Amérique de sortir rapidement de la crise.

Beaucoup plus rapidement que l’Europe et notamment la « zone Euro ». En effet l’Allemagne, au nom d’une orthodoxie monétaire qui lui avait fait défaut dans les années 20 quand elle organisa la dernière
hyper-inflation du continent, menaçait de recours judiciaire la Banque Centrale Européenne pour l’empêcher de mettre en place une politique analogue.

Cela permettait, il est vrai, d’affaiblir au passage quelques concurrents gênants de l’industrie allemande. Peugeot dut sa survie à l’intervention de l’État français pour garantir la bonne fin de sa dette ; un concurrent chinois en profita pour s’introduire au capital. Libéralisme oblige.

Le gouverneur de la Banque Centrale Européenne passa outre pour organiser avec succès le soutien financier des États du sud de la « zone Euro ». Désormais, la BCE détient elle aussi un en-cours massif d’obligations émises par les membres de la « zone Euro ».

Où en sommes-nous « at the end of the day » ?

Nous l’avons dit, le monde est attendu en croissance, cette année et la suivante. Cependant il y a un souci, comme disent les jeunes gens. Au sortir de la crise, les principales économies occidentales – y compris le Japon – sont lourdement endettées. La norme est un montant de dette publique égal au produit intérieur brut. Une entreprise qui aurait une dette égale à son chiffre d’affaire ferait rapidement faillite. La dette Française est proche de 100% du PIB, idem pour les USA et la Grande Bretagne, l’Italie est à 130% et le Japon à 250%.

Ces pays sont des démocraties dont les « élus » ont une propension à récompenser les « électeurs » par des dépenses sociales. À l’exception bien sûr de nos amis allemands dont l’endettement se situe à 70% du PIB, avec une tendance à baisser encore…

D’où la question que les porteurs d’obligations d’État doivent se poser : si l’endettement public augmente continuellement, les détenteurs de ces dettes seront-ils remboursés un jour ? Je suis tenté de dire que les particuliers remboursent toujours, les entreprises souvent, les états jamais. Les agences de notation qui réservent le meilleur « rating » aux États auraient-elles biaisé ? On s’interroge…

Les particuliers remboursent avec le produit de leur travail, les entreprises avec celui de leurs employés, les états avec ce qui reste, sous forme d’impôt direct (sur le revenu) ou indirect (la TVA). Il va d’ailleurs s’arranger, en France comme dans d’autres pays, pour prélever l’impôt à la source. Passer avant tout le monde, c’est plus sûr.

La FED : elle est en train de changer sa politique. Politique magazine

La FED : elle est en train de changer sa politique. Politique magazine

Les États ont un dilemne

Les impôts diminuent la capacité des particuliers à consommer, celle des entreprises à investir. Les augmenter pèserait sur l’activité économique et ipso facto sur les rentrées fiscales futures.

Diminuer les impôts – sans bien sûr diminuer les dépenses, il faut penser aux électeurs – augmente le déficit et donc la dette. Dans les deux cas la dette augmente ! Que faire ? La solution est connue depuis des siècles : l’inflation, la hausse des prix ou la dépréciation monétaire. Les particuliers « rognaient la monnaie », les grands argentiers de nos rois diminuaient le poids en or des pièces. Certains firent un arrêt à la case « Gibet de Montfaucon ». L’inflation a des vertus, elle transfère de façon indolore les richesses entre générations, les jeunes voient leurs salaires revalorisés tandis que les « rentiers » et les retraités, objets de toute l’attention de notre président, qui vivent de revenus fixes, sont progressivement ruinés.

Elle autorise surtout les États à taxer deux fois : en prélevant une taxe sur les plus-values alimentées par les hausses de prix et, une deuxième fois, en dépréciant les emprunts détenus par les vils rentiers, les rentrées fiscales étant revalorisées par la fée inflation. L’idéal étant bien entendu pour les emprunteurs et en particulier pour les États, que les taux d’intérêt servis sur la dette restent inférieurs à l’inflation. C’est la situation actuelle. Les taux courts, sans risques, sont à zéro et l’inflation (officielle, je préfère ne pas demander à mon épouse ce qu’elle en pense) remonte vers 2%. Mais les marchés commencent à s’alarmer des risques de dépréciation des obligations dont les cours ont monté pendant trente ans. Ce sont gens réactifs, ils n’hésitent pas à vendre les dites obligations, quelque fois même à découvert (c’est mal !), ce qui, par contagion, fait monter les taux d’intérêt, et baisser le cours des actions. Cela ne fait pas les affaires des emprunteurs.

« Ma non troppo »

D’où l’importance des banques centrales chargées de l’équilibre entre les taux d’intérêt et le niveau des prix. Les banquiers centraux sortent plus souvent de l’École de la rue Saint Guillaume et de Goldman Sachs que de la communale. Je vous laisse deviner où vont leurs sympathies. Ils veillent donc à ce que l’inflation se maintienne. « Ma non troppo » comme on dit maintenant à la BCE. Et à ce que les taux d’intérêt ne montent pas trop. Ça tombe bien, les banques centrales ont désormais le droit d’acheter massivement les dettes d’État, ce qui fait baisser les taux. Aux USA 25% de l’en-cours est détenu par la Réserve Fédérale, au Japon 50% par la Bank of Japan.

Mais ce n’est pas nouveau. Au lendemain des guerres contre Napoléon, la dette publique britannique avait dépassé 200% du PIB, une bonne partie étant détenue par la banque d’Angleterre. Elle s’est résorbée au cours du XIXe siècle, révolution industrielle et conquêtes coloniales aidant. Ça tombe bien, nous somme à la veille d’une nouvelle révolution industrielle, où la généralisation de l’intelligence artificielle et de la robotique va sûrement créer de la richesse (des emplois ?) et permettre de résorber la dette publique. Tous les espoirs sont permis. En résumé ça va bien, même si, comme nous l’a appris Joseph Prudhomme, le char de l’État navigue sur un volcan.

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Auteur de l'article : Alain Pélops

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