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Vous reprendrez bien un peu de littérature dite « de genre (s) » ?

Après les succès des Innocents et de L’invisible, Robert Pobi est de retour dans nos librairies. L’auteur américain propose un pur thriller, serial killer, FBI, policiers, enquête de terrain, relations internes aux services de ce même FBI et petits secrets du passé que l’on ne tient pas à révéler. Le lecteur est plongé au sein de l’agence, avec un rythme haletant, des rebondissements, des personnages attachants. À New York, un sniper prend pour cible un agent du FBI, puis un autre, puis… Dans une ambiance de neige et de rues bloquées, moins 40 degrés. Qui est ce tueur ? Pourquoi ? On se croirait devant un écran à regarder un thriller au cinéma, ou une excellente série. Un thriller passionnant dont on n’abandonne pas une miette, une histoire originale et surprenante servie par une écriture imagée. Les événements et l’intrigue se déroulent sur quatre jours, au cœur de New York d’abord, dans le Wyoming ensuite, là où le FBI pensait avoir enfoui une vieille affaire à coup de dollars. Règlement du problème à l’américaine. Règlements de compte à suivre. De surcroît, Pobi donne naissance à un personnage que l’on reverra, c’est certain : Lucas Page, ancien enquêteur du FBI, autiste Asperger, mathématicien doué, capable de voir la réalité sous forme de calculs et donc de la saisir autrement, autrefois blessé, astreint à vivre avec des prothèses. Pobi pense démocrate, pas de doute là-dessus. Son roman n’est cependant pas idéologique et c’est une Amérique en voie de disparition qu’il donne à lire, une Amérique où demeurer libre vis-à-vis de l’État fédéral devient impossible. L’écrivain ne s’en prend pas à ces Américains qui ne veulent pas de la pensée dominante à la Clinton ou à l’Obama, il montre plutôt les tensions qui irriguent maintenant le pays, pas les tensions raciales mais celles entre les tenants de la vie américaine traditionnelle et les autres, obsédés par la mondialisation ou la modernité. Pobi trace avec ce roman noir un portrait acide de l’Amérique actuelle, portrait où, à travers son héros asocial, tous les courants, toutes les chapelles politiques et médiatiques sont égratignées. Les médias, surtout, dont le rôle néfaste est aujourd’hui tel que Pobi y va d’un bon uppercut dans les écrans. Et puis c’est un moment de lecture échevelé, au même rythme que le déroulé de l’histoire. Une belle découverte, un roman populaire, au sens d’ouvert à tout un chacun, ni gore, ni glauque. Pas le roman d’une âme humaine noire, au contraire : le roman d’êtres humains en quête de rédemption.

Robert Pobi, City of windows, Les Arènes « Equinox », 2020, 505 p., 20 €.

 

L’Archipel des Larmes de Camilla Grebe a obtenu le Prix du meilleur polar suédois. Les polars scandinaves passionnent en France. Attention, c’est du noir très noir, pour lecteur averti et passionné du genre. Le froid ? Une particularité de L’Archipel des Larmes, tout comme les femmes. La littérature noire scandinave actuelle montre souvent, de façon parfois crue mais réaliste, la violence faite aux femmes dans et par les sociétés modernes. Grebe a déjà été traduite et est très lue en France. On lui doit Un cri sous la glace, Le journal de ma disparition, qui avait aussi reçu le Prix du meilleur polar suédois et L’ombre de la baleine. Avec ce dernier opus, les lecteurs retrouveront des personnages récurrents, Hanne, Malin, Peter Lindgren ou Manfred. Ses nouveaux lecteurs les découvriront et, malgré des surprises dont Grebe n’est pas avare, ils seront sans aucun doute tentés d’aller lire les romans précédents car, contrairement à ce qui se fait souvent, la présence de ces personnages récurrents, policiers ou travaillant pour la police, ne transforme pas les romans de Grebe en une banale série répétitive.

Il faut s’attendre à ne pas être ménagé quand on ouvre un livre de Grebe. Dans L’Archipel des Larmes, l’histoire commence une nuit de février 1944 à Stockholm : une mère de famille, femme seule, célibataire, est retrouvée morte à son domicile, les mains clouées au sol. C’est le début d’une étrange série de meurtres, d’autant plus surprenante que les suivants surviennent trente ans après. Le modus operandi est à chaque fois identique. Les faits se reproduisent encore dans les années 1980… mais le lien entre tous ces meurtres n’apparaît qu’aujourd’hui. Outre le côté thriller très maîtrisé, ce qui fait l’intérêt et même la saveur de ce roman, comme de tous les livres de Camilla Grebe, est avant tout l’ambiance : Stockholm, très loin des cartes postales imaginaires, la neige, la nuit. Les femmes, surtout. Et les femmes flics en particulier. À travers l’histoire de ces femmes policières et de ces femmes assassinées c’est tout un pan de l’histoire de la condition des femmes dans les sociétés modernes matérialistes qui surgit et qui n’est pas mis en scène de façon binaire par Grebe. Bien au contraire. Le modèle scandinave en prend un sacré coup sur la tête, un coup de marteau même. Comme les congés parentaux masculins, un exemple parmi d’autres. L’Archipel des Larmes est un roman sur l’envers d’un décor, celui de la Scandinavie. C’est pourquoi le destin des personnages récurrents de ces romans surprendra.

Camilla Grebe, L’Archipel des Larmes, Calmann-Lévy « noir », 2020, 460 p., 21,90 €.
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Auteur de l'article : Matthieu Baumier