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Vous reprendrez bien un peu de littérature dite « de genre (s) » ?

Les deux tomes de Gnomon, roman de l’écrivain britannique Nick Harkaway – par ailleurs fils de John Le Carré et auteur de quatre ouvrages, dont Gonzo Lubitsh ou l’incroyable odyssée (Robert Laffont 2010) –, traduits ce printemps 2021 en France, sont alléchants, donnant immédiatement envie d’être lus. Et ils le méritent amplement. Ils sont parus en langue anglaise avant la pandémie, en 2017. L’action se déroule en Grande-Bretagne dans un futur proche. Gnomon est à la fois un roman d’anticipation, de science-fiction, une dystopie et un thriller futuriste. La situation de départ ? La monarchie constitutionnelle parlementaire britannique, que tout un chacun pensait immuable, éternelle, a laissé la place au Système, un mode de démocratie directe où le citoyen est très fortement incité à participer à la vie politique en votant. La population est surveillée en permanence par le Témoin et semble ne pas s’en porter si mal que cela. En apparence ? Affaire à suivre. Le Témoin n’est pas un individu, c’est la somme de toutes les caméras de surveillance et de tout le suivi numérique permis par les smartphones et autres sortes d’objets connectés. Rien n’échappe au Témoin, bien plus efficace qu’une banale police politique. Tout est stocké. Tout et bien plus que ce que nous craignons actuellement, comme les engagements politiques, la santé, l’orientation sexuelle… Non, le Témoin voit tout, y compris ce qui vit en dedans de chacun de nous. Notre âme. Il ne sait pas des choses sur nous, il sait ce que et qui nous sommes. Gnomon est ainsi, c’est un roman qui parle du monde qui vient, le monde d’après.

La Grande-Bretagne de Gnomon est celle d’après le Brexit. La société a donc évolué vers une transparence totale : une démocratie apparemment fonctionnelle aidée par un système de surveillance gouvernemental puissant. Une sorte de démocratie totalitaire en somme. Le narrateur de Harkaway en explique le fonctionnement. « Le système est un gouvernement du peuple, par le peuple, sans intervention ou représentation au-delà de ce qui est absolument nécessaire : une démocratie au sens le plus littéral, une société du plébiscite permanent ». Et dans ce cadre, « Le Témoin est l’outil par lequel la Grande-Bretagne peut redevenir une très grande puissance, au-dessus de toutes les autres nations. La force de police parfaite. Plus de cinq cent millions de caméras, microphones et autres capteurs récupérant des informations de toutes sortes. » Le Témoin est une Intelligence Artificielle, ses algorithmes ne se contentent pas d’analyser, ils apprennent de façon autonome et permettent à l’IA de devenir plus performante chaque jour.

Au cours d’un interrogatoire numérique par lecture mentale, la dissidente Diana Hunter décède. Il paraît que c’est un accident. La version officielle. Mielikki Neith, inspectrice du Témoin, pleinement fidèle au Système, mais est-ce si simple ? est chargée de mener l’enquête. Grâce au Témoin, Mielikki Neith devrait pouvoir aisément explorer la psyché de Diana Hunter, même morte – plus rien ne se perd dans le monde futuriste de la dictature soft-numérique. Or c’est ici que plus rien ne tourne rond : l’inspectrice se retrouve confrontée à trois mémoires différentes au lieu d’une : celle d’un financier grec attaqué par un requin, obsédé par le sexe et l’argent, – un argent qu’il gagne facilement sur le dos de crises financières mondiales, qu’il peut du reste être parfois amené à provoquer –, celle d’un alchimiste et celle d’un vieux peintre éthiopien. Une des grandes forces de Gnomon, outre une intrigue qui n’est pas avare de surprises étonnantes, réside dans cette trinité : une seule morte, trois intériorités humaines. On mesure d’emblée les questions que cela peut poser à une enquêtrice au départ convaincue par le Système mais aussi au Témoin. Comment surveiller une personne qui de fait est devenue triple ? Pour Mielikki Neith, les certitudes acquises lors d’une existence aux service des forces de l’ordre s’effritent du fait de ce qu’elle découvre dans l’au-delà de la mort de Diana Hunter, et cependant dans la vie et les pensées de cette dernière. Au fil des pages, c’est à un extraordinaire voyage au cœur de la pensée humaine que nous convie Nick Harkaway, un voyage déroutant, y compris par l’écriture, mais aussi dangereux. Un voyage qui ne manque pas de poésie, aussi, en particulier dans les pages consacrées par l’auteur à l’alchimie spéculative, sujet dont il est évident qu’il maîtrise les arcanes, et aux traditions liées à l’hermétisme, dont Pythagore. Bienvenue en dystopie !

 

  • Gnomon, tome 1, Albin Michel, collection Imaginaire, février 2021, 487 p., 24,90 €
  • Gnomon, tome 2, Albin Michel, collection Imaginaire, mars 2021, 472 p., 24,90 €

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Auteur de l'article : Matthieu Baumier