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Une épidémie pile dans l’actualité mondiale (ou presque)

Un roman noir d’anticipation mettant en scène la folie hygiéniste s’abattant sur un pays, la Suède, mais pas sur le reste du monde, ayant pour titre L’Epidémie et paraissant théoriquement en librairies le 11 mars 2020, durant la crise sanitaire du coronavirus, quatre jours avant le confinement, il fallait le faire. Née en 1981, Asa Ericsdotter est un des écrivains qui compte en Scandinavie, elle est même considérée comme l’une des plus importantes de sa génération depuis la parution de son premier roman, non encore traduit en France. Elle a fait du chemin depuis. L’Epidémie est le premier roman de la jeune quarantenaire à être proposé aux lecteurs français, un roman qu’il ne faudrait surtout pas considérer comme l’un des énièmes romans noirs scandinaves à être traduits en nos contrées, sous l’effet d’une mode à la Millenium. Ce n’est pas le cas. L’Épidémie est tout autre chose, s’apparentant à un roman noir d’anticipation, une anticipation proche, toute proche, si bien que…

Dans un futur très proche, autant dire aujourd’hui, Johan Svärd, jeune, beau, svelte – cela a son importance – et charismatique quarantenaire chef du parti de la Santé, est élu sur la base d’un programme improbable et qualifié de « populiste », pour l’écrire vite, par Asa Ericsdotter. Ce point est essentiel : L’Epidémie n’est pas l’un de ces multiples et trop nombreux romans binaires qui divisent les visions politiques en deux camps simplistes. Johan Svärd serait plutôt du genre « populiste » à la Macron, obsédé par une Suède à « réinventer » sans… ses personnes en surpoids, appelés pour le coup « porcs » ou parasites, ou encore par d’autres noms d’oiseaux tout aussi insultants. C’est bien d’un roman terrible dont il s’agit où le noir du texte montre comment toute une société peut avancer peu à peu, se mettre doucement en marche, par les moyens de l’obsession sanitaire, du contrôle des populations, sur la base des technologies dites nouvelles, d’un pouvoir exorbitant donné à une minorité de crapules par des politiciens sans foi ni loi, gangrénés par leur ambition, prêts à tout sacrifier, à tous les mensonges pour imposer une façon unique de vivre.

Ici, dans le roman d’Ericsdotter, le but est de transformer la Suède en le pays « le plus sain » du monde, et surtout en un pays sans « gros ». Peu à peu, mais très vite, des mesures d’abord modérées en apparence, de plus en plus dures ensuite, sont imposées par le gouvernement à la population, partout mais à commencer par les principales villes et donc Stockholm. Il s’agit tout à la fois de satisfaire les électeurs qui ont voté en majorité pour élire ce parti et ce chef de gouvernement obsédés par le poids et de gagner une nouvelle fois les élections. Alors, les églises deviennent des centres de sport ou des lieux de rafles, les régimes alimentaires à base de compléments et les opérations dangereuses se multiplient, sur fond de propagande généralisée. De ces régimes et opérations, l’on meurt, tandis qu’une masse corporelle trop élevée vous fait perdre votre emploi et fait de vous un paria. Jusqu’à ce que la Suède sombre dans un totalitarisme plus noir encore, là où l’obsession pour un monde entièrement lisse, à l’image de ce monde dont semblent rêver certains européistes, conduira le pays dans le chaos.

Asa Ericsdotter, L’Epidémie, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, Actes Sud, 2020, 440 p., 23 €
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Auteur de l'article : Matthieu Baumier