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Swing troubadour, chantons plein d’entrain !

« Jacques Douai a tout chanté : des splendeurs de la Renaissance, du XIXe siècle ou de la Belle époque, les poètes contemporains, mais aussi le meilleur de la chanson de son époque… Il a enregistré 250 chansons… Impressionnant palmarès avec cinq grands prix du disque. » Bertrand Dicale, Le Figaro, 7 août 2004

Pour Ethery Pagava

Voici tout juste cent ans, le 11 décembre, naissait dans le nord de la France Gaston Tanchon. Eduqué chrétiennement dans une famille ouverte aux autres, il intégra le monde du travail dès l’âge de 17 ans, vécut l’exode de la guerre, connut les chantiers de jeunesse mais aussi le laboratoire de pensée humaniste de l’École Nationale des Cadres d’Uriage qui le marqua profondément. Après avoir étudié la musique au conservatoire local, il dirigea des chorales et pratiqua le théâtre. Quittant la cité de Gayant en 1947, il tenta sa chance au cabaret montmartrois Chez Pomme, entonnant Colchiques dans les prés de Francine Cockenpot. Pour la première fois dans l’histoire de la musique de notre pays, un chanteur s’accompagnait lui-même à la guitare, inaugurant une durable tradition. Il s’y produisit trois ans durant. C’est alors qu’il adopta le pseudonyme de Jacques Douai, en hommage à sa ville natale.

Il chanta ensuite dans les cabarets de la Rive gauche, à La Rose Rouge, qui venait d’éclore à Saint-Germain-des-Prés, à L’Échelle de Jacob qu’il fonda avec Gordon Health, Chez Solange, à La Reine Blanche, au Club du Vieux-Colombier, au Quod Libet : « Un soir d’hiver, une sorte d’apparition de Noël s’encadra sous la voûte de l’escalier menant au caveau. Il était vêtu d’un duffle-coat couvert de neige et semblait être l’incarnation d’un Chopin expirant. Il vint à moi et me demanda simplement : “On peut chanter ?” J’acquiesçai […]. Le sortilège produit son effet. L’assistance subjuguée osait à peine applaudir.[1] » Sa voix légère au vibrato serré, son impeccable diction, la délicatesse de ses interprétations, la symbiose unissant texte et musique, émurent durablement le public. Ainsi se révéla l’un des fondateurs du style « Rive Gauche ». Il détaillait à ravir les ballades médiévales des Visiteurs du soir de Maurice Thiriet, fut le premier interprète masculin des Feuilles mortes de Joseph Kosma et le créateur de File la laine, chanson culte de Robert Marcy.

Le troubadour de notre temps chantant les chants de tous les temps. (Edgar Morin)

S’étant imposé parmi la génération artistique montante, on le surnomma « le troubadour des temps modernes » pour avoir repris le répertoire des veillées villageoises et les chansons du folklore français ainsi que beaucoup de poèmes du Moyen Âge signés Rutebeuf, Chrétien de Troyes ou François Villon. Cet inclassable puisait aussi avec exigence dans la production poétique contemporaine de Louis Aragon (Maintenant que la jeunesse, Il n’aurait fallu), Léo Ferré (Notre amour), Jean Genet (Le condamné à mort), Max Jacob (La chanson de Marianne), Pierre Seghers (Des filles il en pleut), Jean Tardieu (Dépêche-toi de rire), sans oublier Charles Trenet, Georges Brassens ou Jacques Brel.

L’essor de la radio, du disque et de la télévision au cours des années cinquante le propulsa parmi les plus remarquables ambassadeurs de la chanson. Francis Claude l’engageait régulièrement dans les émissions qu’il animait à la Radiodiffusion nationale. Il participa également pendant dix ans avec Luc Bérimont à La fine fleur de la chanson française sur France-Inter. En 1955, son premier album Chansons poétiques anciennes et modernes obtint le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros, prix qui lui sera encore décerné à plusieurs autres reprises. Jacques Douai enchaînait album sur album et tournée sur tournée dans le monde entier, s’érigeant en symbole de l’esprit français, alliance de tendresse et de fantaisie. De grands professionnels le secondaient : Henri Crolla, guitariste d’Yves Montand, Barthélémy Rosso, musicien de Léo Ferré et de Georges Brassens, et Jacques Liébrard, guitariste d’Édith Piaf et de Juliette Gréco. Son album 25 ans de chanson fut couronné par le Grand prix de la Ville de Paris.

Que remonte à nos lèvres le mot fier, la chanson pure. (Hymne d’Uriage)

Méprisé par la vague folk et boudé par le show-business mercantiliste des années 70, notre barde intemporel et infatigable homme d’action n’en poursuivit pas moins une intense carrière d’animateur culturel au service du patrimoine poétique et populaire. Dès 1951, il créait avec Thérèse Palau la compagnie Chants et Danses de France puis le Ballet national populaire de danses françaises en 1961. En 1966, il mit sur pied le Théâtre Populaire de la Chanson où se produisaient des chanteurs confirmés et des jeunes talents. Il fut nommé l’année suivante directeur de la Maison de la Culture de Sceaux et Bourg-la-Reine : Les Gémeaux. Il y invita des artistes tels que le mime Marceau, les frères Jacques, Cora Vaucaire ou Raymond Devos.

Démocratiser la pratique artistique

En 1946 déjà, Jacques Douai, déterminé à soutenir la jeunesse, avait fondé à La Roche-Guyon une Maison d’Enfants pour les orphelins de guerre de la Marine. Pédagogue attentif soucieux d’éveiller et de transmettre, il enregistra des disques destinés aux enfants, récompensés à quatre reprises par le trophée Meilleur Disque de ‘Loisirs Jeunes’. Il créa en 1982 avec sa seconde épouse Ethery Pagava, danseuse-étoile des Ballets Roland Petit, le Théâtre du Jardin pour l’Enfance et la jeunesse qui se mua en 1993 en Institut Européen de Formation, de Création et d’Echanges Artistiques pour l’Enfance et la Jeunesse (IEFCEA). Le couple anima cette ambitieuse structure pendant vingt ans et y reçut plus de 250 000 enfants de tous milieux sociaux !

Rongé par le cancer et le chagrin, depuis la fermeture en 2001 par l’impitoyable Mairie de Paris de son Théâtre du Jardin, l’enchanteur rendit l’âme en 2004. Par delà sa disparition, le Prix Jacques-Douai est décerné chaque année depuis 2007 par un jury prestigieux lors du Festival de Barjac, grande fête de la chanson. Son action se perpétue à travers les spectacles jeunes publics des Ballets Ethery Pagava et par des Soirées-Hommages mêlant artistes confirmés et nouveaux talents qui prolongent sa volonté d’ouverture et d’échange entre les arts et les générations.

Éternel pourfendeur de la médiocrité, Jacques Douai lançait dès 1995 un cri d’alarme prophétique en faveur de la généralisation d’une pratique artistique dès le plus jeune âge, qui nous interpelle aujourd’hui plus que jamais : « C’est former pour demain des citoyens non-manipulables, capables de contribuer efficacement à la construction d’une société tolérante et solidaire […]. C’est le prix à payer contre le retour de la Barbarie ! [2] »

  • Jacques Douai, Intégrale des récitals, 4 CD EPM, 2016
  • Jacques Douai, Troubadour militant, 2 CD + 1 DVD EPM, 2019
  • Jean Dufour, Jacques Douai, l’art et le partage, préface d’Edgar Morin et Georges Moustaki, Le bord de l’eau, 2008

[1]. Francis Claude, directeur du Cabaret Quod Libet.

[2]. Lettre ouverte du 20 avril 1995 à messieurs Edouard Balladur, Jacques Chirac et Lionel Jospin.

 

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Auteur de l'article : Damien Top

Ténor, musicologue et compositeur français
Publication de l'article : 19 décembre 2020