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Subversion kantienne

La dignité est un concept admirable. Il suffit de le brandir en chevrotant d’émotion ou en balbutiant de colère pour qu’aussitôt la tendresse et l’amour deviennent la règle. Euthanasions les vieux ! Réquisitionnons les ventres ! Abattons le patriarcat ! Laissons parler les bêtes ! Ce livre plus qu’utile vient examiner, en profondeur, ce qu’est véritablement que cette dignité et pourquoi on nous dit qu’elle est la pierre de touche de toute action politique, surtout s’il s’agit de proposer des choses indignes de n’importe quelle créature. L’homme n’est pas digne en tant qu’individu, comme le veut Kant, il est digne parce qu’il accomplit socialement sa nature. Guilhem Golfin, qui nous a déjà donné Babylone et l’effacement de César, admirable traité philosophique contre la mondialisation, donne dans cet ouvrage un texte sur la dignité subvertie tout à fait éclairant, remarquant (comme Muriel Fabre-Magnan) que la dignité moderne ne repose sur rien : « Kant sépare la dignité de toute la dimension spirituelle qu’elle avait dans la tradition chrétienne, et encore renaissante, pour la rabattre sur la seule morale, entendue de la manière la plus étroite. Il la coupe donc de l’ordre général du monde pour l’inscrire dans le cadre de cette philosophie du sujet, qui est le sceau de la pensée moderne. En faisant de la personne le seul absolu, il consacre l’anthropocentrisme le plus radical ». D’où tous les malheurs à suivre, la dignité permettant d’étendre sans cesse le champ d’autonomie de l’individu, au nom de ses droits. On sait à quelle folie on en est rendu, nul n’étant censé attenter à la dignité fondamentale de quiconque. L’ouvrage explore avec pertinence la manière dont l’Église catholique s’est elle-même “convertie” à cette imprudente et fausse définition de la dignité, depuis les années 30 jusqu’à Dignitatis humanae, expliquant le ralliement implicite ou explicite à la démocratie en général, à ses pompes et à ses œuvres, à travers un dignité absolutisée ouvrant à de plus grands excès toujours légitimés par l’invocation à ce principe sacré, irréfutable mais indéfinissable. Ardu, intéressant et nécessaire.

La Dignité humaine. Heurs et malheurs d’un concept maltraité, ouvrage collectif sous la direction de Bernard Dumont, Miguel Ayuso et Danilo Castellano. PGDR, 2020, 206 p., 24 €.

 

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Auteur de l'article : Philippe Mesnard