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Rigaud, profondément humain

Il a régné cinquante ans durant sur le genre du portrait, peint 1500 tableaux et a fini par ne plus être que celui-qui-a-peint-le-Roi, autrement dit Louis XIV. Obscure gloire puisque ce seul portrait a éclipsé tous les autres, ou presque, portraits eux-mêmes peu à peu dédaignés au profit d’autres genres, plus narratifs, plus naturels, plus conceptuels… Et pourtant, quoi de plus naturel que le visage de Louis de France, duc de Bourgogne, peint en 1702 ? Quoi de plus narratif que cette bataille tourbillonnante derrière lui ? Quoi de plus ironiquement conceptuel que cette fabrique du portrait que Rigaud mit au point, où selon le principe de « l’habillement répété » et avec l’assentiment du futur portraituré, surtout s’il regarde à la dépense, on duplique une pose déjà connue dans un costume déjà maîtrisé ? C’est ainsi que Louis, Dauphin de France mort en 1711 et peint en 1708, partage avec le comte de Coigny et le marquis de Château-Renault, peints en 1699 et 1705, la même armure et les mêmes atours.

L’exposition insiste sur ce point, à juste titre, car la maîtrise de Rigaud est totale dans la mesure où il veut que le portrait soit une œuvre totale, ses conseils – et ses services – allant jusqu’aux cadres, aux gravures tirées du tableau, à la manière de l’accrocher chez soi, de le mettre en scène. La standardisation est poussée plus loin : on montre au client « une série de dessins sur papier bleu et de petites esquisses où défilent les détails préférés du maître : textiles, cuirasses, mains de toutes sortes, et même fleurs de différentes espèces » pour qu’il puisse choisir les éléments de son tableau, qui sera exécuté une fois que Rigaud lui-même aura peint son visage, directement sur la toile, sans dessin préparatoire, sur le vif comme en témoignent tous ces figures qui prennent la pose mais laissent affleurer les sentiments et les vertus du modèle. Comme le modèle n’a pas toujours le temps ni la patience, et que le peintre n’a pas forcément envie de montrer la mécanique à l’œuvre, « le reste du tableau, les mains et les habits notamment, est peint à partir de mannequins, de figurants ou d’accessoires ».

L’ingéniosité du procédé dans le traitement des étoffes ne doit pas faire oublier l’essentiel : la vie qui anime ces portraits. Rigaud est d’abord un psychologue. Tout ce qu’il ajoute à la figure n’est pas un simple décor mais des éléments soigneusement choisis pour mettre en valeur le personnage, révéler sa fantaisie ou son talent, souligner sa grandeur, affirmer la puissance – ne serait-ce que celle de l’argent, comme Samuel Bernard – dont il se sent investi, faire comprendre son âme, en un mot. « Rien chez Le Brun, chez Mignard n’approche cette incroyable présence, somptueuse et sympathique, profondément humaine et parfaitement extravagante » nous dit à juste titre Laurent Salomé, commissaire de l’exposition, à propos du fameux portrait de Louis XIV.

Cette vie intense qu’on sent frémir est d’abord le produit de la sensibilité du peintre, qui vénérait sa mère, Maria Serra, restée à Perpignan, au point d’en faire faire le buste par Coysevox, dix ans après leur dernière entrevue. Rigaud sait voir. Il regarde les autres comme il se scrute lui-même, à travers ses autoportraits. On sent pétiller la juste satisfaction et l’ambition chez Hardouin-Mansart, l’intelligence courtisane chez le marquis de Dangeau, l’intelligence chez Giradon. Quant au président Gaspard de Gueidan, magistrat d’Aix, qui se fait représenter en extravagant Céladon joueur de musette, sa vanité crève la toile. Versailles offre à voir 150 tableaux, venant de toute part. Chaque étoffe nous ravit, chaque paysage à l’arrière-plan est riche d’une histoire à peine esquissée, chaque détail est un chef d’œuvre. Et tous ces visages composent la plus merveilleuse galerie de caractères, que Rigaud ponctue de ses propres portraits, souriants et réservés.

Illustration : Portrait du président Gaspard de Gueidan en joueur de musette. 1734-1735 © RMN-GP / Jean Schormans

Hyacinthe Rigaud ou le portrait soleil. Château de Versailles, jusqu’au 14 mars 2021 ?

Visiter une exposition fermée est un peu compliqué, certes, mais le site internet du château de Versailles permet de découvrir ses collections : aller sur www.chateaudeversailles.fr/decouvrir descendez le long de la page, vous voyez bientôt apparaître une promesse alléchante « 18 000 œuvres d’art à consulter en ligne », cliquez juste en dessous sur le cartel « Découvrez les collections du château de Versailles » et il ne vous reste plus qu’à taper Hyacinthe Rigaud dans le moteur de recherche. Ou encore, allez sur http://hyacinthe-rigaud.over-blog.com et plongez dans l’univers du portrait à l’âge classique.

Portrait de Louis XV. Le 18 août 1716, Louis XV, âgé de six ans, ordonne au prieur de Saint-Denis de remettre à Rigaud les ornements royaux pour qu’il puisse les peindre sur son portrait, commandé par le Régent en septembre 1715. En juin 1717, Rigaud présente au Régent puis à Louis XV le portrait qui lui a été commandé. Le petit roi le trouve « très beau et très ressemblant » selon le Mercure de France. © RMN-GP (château de Versailles) / G.Blot.

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Auteur de l'article : Richard de Seze

Publication de l'article : 27 décembre 2020