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« Rêve infini ! divine extase ! »

Ancien Vice-président de l’Association Massenet Internationale, le chef Jean-Pierre Loré nous convie à une bénéfique incursion dans la musique sacrée du célèbre compositeur.

Parmi plus d’une vingtaine d’opéras, Manon, Werther, Thaïs, Cendrillon continuent de faire les beaux soirs des théâtres du monde entier. La faveur dont ils jouissent auprès des amateurs ombrage la production religieuse de leur auteur. L’oratorio consacra pourtant le jeune Prix de Rome que le public parisien ne connaissait que par deux opéras-comiques : La Grand’Tante (1867) et Don César de Bazan (1872).

Un coup de maître

Composé en grande partie lors de son séjour à la Villa Médicis en 1864-1865, créé à l’Odéon le vendredi saint de 1873 avec Pauline Viardot dans le rôle-titre, le drame sacré Marie-Magdeleine marqua les véritables débuts de Massenet. L’époque lui était favorable : la IIIe République, soucieuse d’ordre moral, ne venait-elle de décréter d’utilité publique l’érection de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre ? Ses pairs louèrent unanimement l’ouvrage : « notre école moderne n’avait encore rien produit de semblable ! » jubilait Georges Bizet. Les vers libres du livret d’Emile Gallet autant que le réalisme descriptif de la partition témoignent de l’influence de La Vie de Jésus de Renan (1863). Une invention constante innerve la partition à la couleur antiquisante : prélude inspiré par un air entendu dans les bois de Subiaco joué par un berger sur sa zampogna, Notre Père a capella clôturant la deuxième partie, impressionnante scène du Golgotha avec tonnerre obbligato, sublime méditation introduisant au jardin de Joseph d’Arimathie. Marie-Magdeleine ne renie pas sa filiation avec les oratorios de Gounod et avec L’Enfance du Christ de Berlioz. Signe de l’incontestable réussite de l’ouvrage, une version scénique fut présentée avec décors et costumes à l’Opéra de Nice en 1903 et à l’Opéra-comique en 1906. Dans le récent coffret publié par le label Erol, Michèle Command incarne une magdaléenne au chant sensuel et élégant, Jean-Philippe Courtis s’affirme souverain en Judas. Deux morceaux inédits complètent l’enregistrement, dont un remarquable air de Judas : Ô nuit sinistre.

Ève et La Vierge

Mystère à l’esthétique saint-sulpicienne, Ève résonna au Cirque d’été en mars 1875 sous la baguette de Charles Lamoureux. L’originalité mélodique culmine dans le tendre duo de la scène 2 : « Veux-tu que nous allions sans nous quitter jamais. » Le motif éclatant du Dies Irae ponctue l’anathème divin mais il laisse cependant Adam et Ève indifférents, qui préfèrent conforter l’amour passionnel en vertu suprême : « Aimons-nous ! Aimer, c’est vivre. » Nous retrouvons avec plaisir Command et Courtis, piliers du chant lyrique français, et le ténor Hervé Lamy en récitant, dans la version sensible et raffinée qu’en donne Jean-Pierre Loré.

La Vierge, monumentale légende sacrée, vit le jour à l’Opéra de Paris le 22 mai 1880 dirigée par le compositeur. « L’accueil fut froid » consigna-t-il dans ses Souvenirs. Seul le prélude de la quatrième partie, Le Dernier sommeil de la Vierge, enthousiasma l’auditoire au point d’être trissé. Une pâle suavité mystique imprègne l’Annonciation au cours de laquelle ni Danielle Streiff (la Vierge), ni Joëlle Fleury (Gabriel) ne parviennent à nous transporter. Les noces de Cana sonnent ici comme une banale scène d’auberge opératique entrecoupée toutefois d’une pittoresque danse galiléenne. Comment ne pas songer à la bacchanale de Samson et Dalila ? La grandiloquence laisse heureusement place à une atmosphère plus captivante. Le tragique haletant renforcé par une orchestration magistrale retrace une montée au calvaire à la dramaturgie superbement graduée. Dès lors, le génie de Massenet illumine toute la dernière section. L’Assomption se déroule dans une admirable et pieuse sérénité. Une absolue majesté se dégage de la conclusion. Pour une version plus palpitante que celle de Loré, captée en concert, le mélomane se tournera vers le disque enregistré en 1990 au Festival Massenet et dirigé par Patrick Fournillier (Koch Schwann).

Étonnant renouvellement

Peu d’oratorios français significatifs furent produits au cours des vingt dernières années du XIXe siècle, mis à part Mors et Vita de Gounod (1885) et les Béatitudes de César Franck (1893). Massenet revint au genre qui lui avait valu son premier succès. Depuis Marie-Magdeleine, il s’ingéniait à souligner l’aspect charnel de l’amour plutôt que son versant spirituel. Son art excellait dans l’érotisation de personnages bibliques ou antiques comme Thaïs, Salomé, Cléopâtre. Si ses premiers oratorios glorifiaient la femme, elle est absente de La Terre promise, écrit à la mémoire d’Ambroise Thomas. Massenet choisit lui-même des passages de la Vulgate, dans le Deutéronome et le Livre de Josué, structurant le récit en trois parties : Moab (l’alliance), Jéricho (la victoire) et Chanaan (la terre promise). Présent à la création en l’église Saint-Eustache le 15 mars 1900, Gustave Charpentier résuma ainsi l’œuvre : « Un sourire de Dieu après un sourire d’enfant ». La plume de Massenet a mûri, s’est épurée, la solidité de l’écriture magnifie la concision du propos. On admire à chaque mesure le perpétuel renouvellement stylistique du compositeur. La Terre promise requiert un orchestre aux dimensions extraordinaires et un effectif choral considérable, proches de ceux de la Symphonie des mille de Mahler ! Une surprenante fugue en ut mineur – l’une de ses plus belles pages symphoniques – prélude à la section médiane. La « marche du septième jour », au rythme obstiné du meilleur effet, emploie sept trompettes en si bémol (en sus des quatre déjà intégrées à l’orchestre…). L’impeccable austérité du développement et le « cri terrible, puissant et prolongé » du chœur lors de la chute des murs de Jéricho constituent l’acmé de l’œuvre. Homme de théâtre, le compositeur préconisait même de « se servir d’une batterie d’artifices, placée dans les coulisses de façon à ce que la fumée n’envahisse pas la salle. » Une calme pastorale rassérène la troisième partie décrivant l’arrivée et l’installation à Chanaan où le peuple élu entonne un hymne d’action de grâces que l’orgue vient soutenir en apothéose. Massenet renoue avec les oratorios aux amples dimensions de Haendel et anticipe la vigueur rythmique des Psaumes de Schmitt ou de Roussel. Le chœur, l’orchestre et les solistes Patrick Gayrat et Pierre-Yves Pruvot se montrent exemplaires dans l’un des plus impressionnants opus de Massenet !

Jean-Pierre Loré, secondé par Bruno Gousset, offre une interprétation engagée de cette tétralogie religieuse. Judicieusement réunis en coffret, ces oratorios nous permettent d’apprécier l’apport non négligeable de Massenet au répertoire de musique sacrée.

 

 Massenet, Intégrale de l’œuvre sacré, solistes divers, Chœur et Orchestre Français d’Oratorio, dir. Jean-Pierre Loré, 1 coffret de 6 cd Erol 200039/06

 

 

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Auteur de l'article : Damien Top

Ténor, musicologue et compositeur français
Publication de l'article : 23 avril 2021