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Renée Doria au firmament

La soprano a fêté ses cent ans le 13 février. En trente ans de carrière, elle interpréta 76 rôles sur scène et 125 à la radio, totalisant quelque 2500 représentations ou concerts, sans compter de nombreux enregistrements. Elle nous a reçu dans sa paisible retraite de La Celle-sur-Morin.

«J’ai grandi à Perpignan dans une famille très artiste qui baignait dans la musique. Dès l’âge de cinq ans, j’ai commencé le piano et je chantais sans arrêt. André Peus, accompagnateur de Pablo Casals et directeur du conservatoire de la ville, m’a fait travailler et m’a inculqué une culture musicale très complète. Et un jour, Georges Thill m’a entendue et m’a encouragée à poursuivre dans cette voie. » La jeune fille se produisit en récital à 18 ans. Elle se perfectionna auprès de Maria Barrientos, Lucien Muratore et Vanni-Marcoux. « J’ai fait mes débuts sur scène à l’Opéra de Marseille en 1942 dans la Rosine du Barbier de Séville, et ensuite, au pied levé, j’ai chanté dans Les Contes d’Hoffmann. »

Consécration parisienne

« Je suis montée à Paris sous l’Occupation, en 1944. Je me suis installée au pied de la Butte Montmartre par amour pour Louise, l’opéra de Charpentier. Et j’ai chanté Lakmé à la Gaité Lyrique. » Renée Doria débuta à l’Opéra-Comique en 1946 dans ce même rôle qu’elle marqua de son empreinte et qui demeura son rôle fétiche. Elle y chanta aussi La Traviata, Les Pêcheurs de perles, Manon, Mireille, etc. « Philine dans Mignon était un de mes grands rôles. J’ai fait la deux-millième représentation à l’Opéra-Comique en 1955 sous la direction de Jean Fournet. » Le Palais Garnier l’accueillit à partir de 1947 dans La Flûte enchantée (la Reine de la Nuit), Rigoletto, Les Indes galantes, la Traviata, Le Chevalier à la rose… Elle partagea l’affiche de Don Pasquale avec Luis Mariano, Mario Altéry ou Tito Schipa.

Les théâtres de province s’arrachaient cette brillante cantatrice qui remplissait les salles. « J’ai énormément chanté Ophélie dans Hamlet et Leïla des Pêcheurs de perles. » Elle triompha également dans Fiordiligi (Cosi fan tutte), Suzanne (Les Noces de Figaro), Pamina (La Flûte enchantée), Ophélie (Hamlet), la Comtesse (Le Comte Ory), Concepcion (L’Heure espagnole).

Quant aux opérettes, « le Fortunio de Messager est adorable, et aussi La Basoche. Le Pont des soupirs [Offenbach] est charmant. Je n’ai chanté qu’une fois Le Pays du Sourire avec Tony Poncet. Et aussi La Chauve-Souris de Strauss, mais j’en ai surtout enregistrées : La Vie parisienne [qui obtint le Grand Prix du Disque], La Veuve Joyeuse, le Pays du Sourire, le Baron Tzigane… » Sa verve et son abattage y firent merveille.

« The famous French soprano »

Son professeur Vanni-Marcoux l’emmena en tournée aux Pays-Bas et en Italie où elle incarna les grandes héroïnes romantiques : Marguerite (Faust), Lucia di Lammermoor, Juliette (Roméo et Juliette) et les trois héroïnes des Contes d’Hoffmann. « J’ai adoré chanter dans Béatrice et Bénédict de Berlioz à Baden-Baden en 1962 pour le centenaire de la création. » Toutefois, elle se produisit peu hors de France : Allemagne, Angleterre, Belgique, Suisse, Tunisie et Algérie où elle créa La Traviata à Sidi-Bel-Abbès avec l’orchestre de la Légion ! Juliette, Mireille, Manon, la Traviata restent ses rôles préférés, requérant un véritable tempérament de tragédienne, « car les autres personnages de soprano sont souvent des victimes assez idiotes !… la Traviata, que j’ai interprété plus de 300 fois, est facile à chanter au contraire de Lakmé où le public attend les contre-mi. »

« Ma dernière apparition eut lieu à Limoges en Suzanne des Noces de Figaro. En travaillant ma voix, un matin, vers 1981, dans l’air de Thaïs, le contre-fa n’est pas sorti et j’ai mis fin à ma carrière scénique sans regrets. J’ai encore donné des concerts et j’ai enseigné dans les Conservatoires d’arrondissement de Paris. J’insiste sur la diction – Reynaldo Hahn en parlait beaucoup aussi – qui fait défaut à tant de chanteurs actuels. »

Une technique infaillible

Renée Doria fut l’une des plus grandes techniciennes du chant au XXe siècle. « Ninon Vallin fut l’une de mes idoles. » Dès ses débuts, la critique apprécia la solidité de sa technique, l’agilité de son soprano lyrique d’un ambitus de trois octaves (de la « voix de poitrine » au « falsetto renforcé »), la sûreté de son aigu atteignant sans contrainte le contre-fa, la magie de ses légendaires tenues pianissimo. D’une endurance peu commune, Renée Doria a exploré un répertoire très étendu. « Chanter beaucoup ‘lubrifie’ la voix quand elle est bien placée. La technique, c’est l’abolition du hasard ! Du reste, je suis persuadée qu’on ne peut réellement bien chanter que dans sa langue maternelle, cela évite toute gaucherie. Je suis catalane, je parle français, italien et espagnol. J’ai décliné les offres de chanter en allemand ou en russe, langues que je ne possède pas. »

Un legs discographique d’exception, du 78 tours au CD

Parallèlement à sa carrière opératique, Renée Doria participa à moult émissions radiophoniques pour les postes nationaux ou pour des radios étrangères : « chanter en direct dans un micro est très impressionnant », confie-t-elle.

Sa première gravure conservée fut l’air de Constance de L’Enlèvement au sérail dirigé par Reynaldo Hahn en personne. Mariée au producteur Guy Dumazert, elle nous laisse une discographie considérable. En 1948, elle incarna la poupée Olympia dans la première version enregistrée des Contes d’Hoffmann, distribution dans laquelle figurait à ses côtés un certain… Bourvil. En 1953, ce fut un programme de mélodies françaises, genre qu’elle cultiva avec bonheur. Elle fut la première à graver la Vocalise en forme de habanera de Ravel en 1959. Outre la plupart des opéras du grand répertoire, elle enregistra en 1978, en première mondiale, l’intégrale de Sapho de Massenet sous la baguette du regretté Roger Boutry. Suivront encore d’autres cd de mélodies, comme celles de Gounod avec Jean Boguet au piano en 1990. Par ailleurs, Renée Doria initia quelques durables traditions. Ainsi dans l’air du miroir « Dis-moi que je suis belle » de Thaïs : « Je ne l’ai jamais osé en scène, mais j’ai enregistré un contre-fa à la fin du morceau, et du coup toutes les sopranos – de Beverly Sills à Renée Fleming – se sont senties obligées de le chanter comme moi après avoir entendu le disque ! »

La carrière hors normes de Renée Doria lui valut d’être élevée en 2007 au rang de Commandeur des Arts et Lettres. Elle demeure un exemple et une référence insurpassables.

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Auteur de l'article : Damien Top

Ténor, musicologue et compositeur français
Publication de l'article : 10 mars 2021