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Prestige et morale de la parure

De l’armure du Dauphin Henri, futur Henri II, à la cape de cérémonie de pair de France du maréchal de Bourmont, c’est une double exigence que l’uniforme manifeste : distinguer et signifier. Distinguer l’ami de l’ennemi, l’officier du soldat, le militaire du civil, le civil du fonctionnaire, le Français de l’étranger, le cavalier du fantassin (est-ce si aisé sans le cheval ?) ; signifier le grade, l’appartenance, le corps – ou sa propre liberté. Signifier qu’on appartient à une communauté qui vous reconnaît et qui veut être à part, s’extraire parfois du lot commun par une fantaisie vestimentaire qu’on n’imagine plus guère aujourd’hui.

L’exposition « Les canons de l’élégance » retrace l’histoire de l’uniforme en montrant à quel point l’élégance militaire n’est pas un oxymore mais une réalité précise et précieuse. L’uniforme n’est pas forcément austère, et des rois jusqu’à la République les pouvoirs successifs ont tenu à manifester la puissance, l’illustration, le lustre et la distinction en renchérissant dans le poil, la plume, la fourrure et l’ornement, dans les limites de la norme réglementaire ou en s’en abstrayant jusqu’à un point incroyable, comme le prince de Salm et son dolman qui est un luxueux délire de boutons, de galons et de broderies, sa pelisse témoignant de la même joyeuse ostentation.

Casque d’officier des carabiniers de Monsieur, 1815-1824. Paris, musée de l’Armée © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Anne-Sylvaine Marre-Noël

Les pairs de France, à la Restauration, garderont de Napoléon le goût de l’uniforme étendu à toute la sphère de l’État mais donneront dans une élégance feutrée qui sent moins le hussard : leur cape est « en velours de soie bleu brodé de fils d’or à décor de fleur de lys, bordée d’hermine, avec une doublure en satin blanc et une cordelière de suspension à deux glands d’or ». Comme l’exposition le souligne, qu’il s’agisse d’armes ou de vêtements, l’apparat militaire est étroitement tributaire de la mode et des techniques de son temps. L’armure du Dauphin est un chef d’œuvre d’orfèvrerie damasquinée Renaissance, les armes offertes par Napoléon sont de vrais bijoux Empire (ironiquement en notre possession, pour la carabine destinée au chérif du Maroc, parce que, le temps que l’arme fût réalisée, ce dernier avait choisi l’Angleterre).

La munificence affichée contredit presque l’usage, et les coffrets marquetés contenant d’admirables pistolets ou les uniformes compliqués des Gardes républicains rappellent les cimiers de tournoi et les armures chimériques, dont la bourguignotte à la chimère du XVIe siècle est le chef d’œuvre extravagant. On ne sait pas si les pertuisanes ciselées des gardes de la Maison du Roi (1679) ont servi. En revanche, la collection de couteaux de brèche de la Garde impériale, parfaitement astiqués, suscite une admiration pensive. Quant à « l’épée d’un connétable de France », fin XVe, on la sent prête à sortir du fourreau si semée de fleurs de lys soit-elle. Les bâtons de maréchaux, eux, enfin codifiés par Louis XV, témoignent d’une remarquable stabilité : la vitrine qui les présente les fait voler comme si un seul d’entre eux tournoyait pendant plusieurs siècles.

Plusieurs pièces exceptionnelles sont ainsi montrées qu’on ne voit que très rarement ou jamais, l’intérêt historique venant rehausser la qualité esthétique et inversement. Au-delà de l’apparat, l’uniforme militaire révèle aussi la dimension si particulière de son esthétique, alors que le combat camouflé n’existait pas et que les armes à feu généralisées (fusils et canons) n’avaient pas considérablement et constamment éloigné les adversaires, forcés d’en venir au corps-à-corps : l’uniforme se porte à la parade et à la guerre, et ce qui rutile aujourd’hui sera couvert de boue demain. Être bien habillé est comme une récompense par anticipation, la livrée n’est si belle que parce que la vie peut être si courte ou si terriblement amoindrie qu’il n’est que justice qu’on brille un peu et qu’on arbore des casques étincelants avec des crinières montées en chenille

Le prestige des armes était alors si vif que les villes offraient des épées comme aujourd’hui elles décernent des brevets de citoyenneté d’honneur. Plusieurs d’entre elles s’admirent. Une vitrine réunit toutes celles qui furent offertes à Joffre pendant les quelques années où il parcourut le monde, après la Grande Guerre. Ses sabres japonais, à la poignée magnifique, ont une lame factice, en bois… L’épée de Louis XVI, qu’il ne porta qu’une fois, est présentée au tout début de l’exposition. La garde constellée de diamants a été volée en 1792. Il ne reste que le fourreau, en peau de reptile et aux garnitures de vermeil représentant les armes de France ; et, ornée d’un semis de fleurs de lys gravées et dorées, la lame, en acier bleui.

Par Richard de Seze
Les canons de l’élégance, Musée de l’Armée, jusqu’au 26 janvier 2020.

On ne saurait trop conseiller l’excellente base de données des collections, qui permet de regarder chaque objet référencé en grossissant : https://basedescollections.musee-armee.fr

Illustration : Pertuisane des gardes de la Manche de la Maison du Roi, vers 1679 Paris, musée de l’Armée © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Émilie Cambier

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 17 novembre 2019