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Pour une poignée de dollars : le mythe chevaleresque dans le western

Ou les rapports artistiques entre Sergio Leone, Chrétien de Troyes et le rock identitaire.

Pour une poignée de dollars commence comme un western extrêmement classique. Le héros arrive comme un mercenaire cynique dans une petite ville à la vie morne et polarisée par l’affrontement entre deux familles dominantes, les Rojo et les Baxter, et leurs hommes de main. Les Baxter sont des Américains blancs dont le chef a le rôle de sheriff de la ville là où les Rojo sont des hispaniques dont la famille dirigeante se voit comme l’héritière des conquistadores. La ville frontalière a vu son activité économique se limiter à la contrebande. Elle est donc juste peuplée de chiens de guerre car les deux familles s’affrontent pour contrôler les trafics.

Au début, le mercenaire tue des hommes des Baxter, manipule les deux camps en accumulant des informations et se fait payer des deux côtés. En même temps, on soupçonne qu’une relation amoureuse pourrait se nouer entre lui et celle qui semble être la jeune fille de la maison Rojo, Marisol. Il y a un échange de prisonniers entre celle-ci, capturée par les Baxter, et Antonio, l’héritier Baxter capturé par les Rojo.

Et là, il y a le tournant majeur et politique du film. En effet, nous voyons un enfant sortir d’une maison en échappant à son père péon et se ruer vers Marisol en l’appelant « Maman ». Marisol était « trop belle pour sa classe sociale » et a donc attiré l’attention de Ramon, l’un des Rojo (le plus habile au tir, qui représente la violence brute que ne freine aucune norme morale), qui l’a enlevée à sa famille. Cet épisode dévoile les structures de pouvoir et d’oppression liées au système mafieux du pouvoir. Le héros sort enfin de son cynisme. Il tue plusieurs hommes des Rojo qui étaient avec Marisol (elle était forcée à se prostituer quand Ramon était lassé d’elle), la libère, retrouve son mari et son fils et leur donne de l’argent pour fuir de l’autre côté de la frontière. Puis il fait diversion.

Le chevalier contre les dominations locales

Par cet acte, le héros nous montre la manière dont le western de Sergio Leone reprend une potentialité présente dans le mythe du chevalier errant. Comme celui-ci n’est pas lié aux structures sociales locales (ce que dit très bien la chanson de Vae Victis, Le retour du croisé), il peut lutter contre les structures de domination locale.

Si cette potentialité est rarement actualisée dans les romans de chevalerie, on la voit dans le passage très intéressant où Yvain le Chevalier au lion affronte des démons qui retiennent en esclavage des pucelles. Celles-ci sont des tisseuses de soie et décrivent leur condition de la manière suivante qui ne déparerait pas dans une enquête de Frédéric Le Play sur la condition ouvrière : « Toujours nous tisserons des étoffes de soie et nous n’en sommes pas mieux vêtues pour autant. Toujours nous serons pauvres et nues, toujours nous aurons faim et soif ; jamais nous ne parviendrons à nous procurer plus de nourriture. Nous avons fort peu de pain à manger, très peu le matin et le soir encore moins. Du travail de ses mains, chacune n’obtiendra, en tout et pour tout, que quatre deniers de la livre. Avec cela, impossible d’acheter beaucoup de nourriture et de vêtements, car celle qui gagne vingt sous par semaine est loin d’être tirée d’affaire. Et soyez assuré qu’aucune de nous ne rapporte vingt sous ou plus. Il y aurait de quoi enrichir un duc ! Nous, nous sommes dans la pauvreté et celui pour qui nous peinons s’enrichit de notre travail. Nous restons éveillées pendant la plus grande partie de nos nuits et toute la journée pour rapporter encore plus d’argent, car il menace de nous mutiler si nous nous reposons. C’est la raison pour laquelle nous n’osons prendre de repos. Que vous-dire d’autre ? Nous subissons tant d’humiliations et de maux que je ne saurais vous en raconter le cinquième. » Yvain affronte les démons en rétablissant l’utopie arthurienne contre la nouvelle réalité économique de l’artisanat textile en Champagne.

Une fois Marisol enfuie, Pour une poignée de dollars prend après un rythme nerveux. Le héros, fait prisonnier et torturé par les Rojo, s’échappe. Ceux-ci le traquent et, ne le trouvant pas, massacrent toute la ville dont John Baxter, sa femme et son fils (sa femme étant tuée en dernier, plusieurs indices laissant entendre qu’elle était la vraie dirigeante du clan). La scène montre clairement comment les Rojo imposent leur domination brutale sur la ville.

Alors que les Rojo torturent un tenancier, qui était le seul homme honnête, le héros apparaît. Il défie Ramon, après avoir abattu les autres hommes. Ramon lui tire dessus et ses balles n’ont aucun effet sur lui. Le héros révèle qu’il portait une armure volée chez les Rojo (renforçant son identification avec un chevalier errant). Ayant acquis un avantage psychologique, il tue Ramon. La fin du film, au rythme enlevé, est une véritable ode à la justice purificatrice face à la logique du monde mauvais ce qui peut d’ailleurs faire penser à la chanson du même nom de Vae victis).

Un message politique double

Pour une poignée de dollars pourrait être un grand film de gauche. La gauche a une tradition s’inspirant de Robin des bois exaltant le justicier social (la saga turque de Mèmed le Mince de Yachar Kemal, par exemple). Mais la gauche actuelle y verrait un film exaltant une masculinité dominatrice et toxique et ne faisant pas de différences ethniques entre les oppresseurs alors même que le héros est blanc. La gauche semble avoir abandonné le rapport à la force comme permettant de rétablir la justice dans l’ordre du monde. En fait, elle l’a gardé mais dans une vision pervertie où les relations concrètes entre les personnes comptent moins que leur ethnie ou leur genre.

La droite quant à elle peut et doit réinvestir la figure du chevalier social. Elle a une longue tradition pour ce faire, allant d’Albert de Mun au gaullisme et à la lutte contre l’insécurité qui affecte en premier lieu les classes populaires, ce que montre d’ailleurs très bien le film.

Enfin, la toute fin du film montre que le héros s’efface face aux troupes étatiques mexicaines et américaines. Cela montre que si la logique du héros peut être nécessaire, elle n’est pas suffisante au-delà de la vengeance et que le rétablissement de l’ordre juste du monde doit également se faire au niveau politique par le remplacement des structures de péché par des structures dédiées au Bien commun.

 

 

 

 

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Auteur de l'article : Rainer Leonhardt

Publication de l'article : 28 décembre 2020