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Poésie des inventions

Pendant la Grande Guerre, la Commission supérieure des inventions devint la Direction des inventions, des études et des expérimentations techniques (DIEET). On n’imagine pas ce qui fut inventé et surtout examiné : plusieurs modèles de lance-tracts pour que les avions ne hachent pas la propagande avec leurs hélices, une foule de masques pour éviter d’être aveuglé ou asphyxié, un nombre impressionnant de balais perfectionnés (après la guerre), des cornets acoustiques gigantesques, un télésitemètre authentique qu’on retrouvera dans Le Sceptre d’Ottokar, une charrue rigoleuse et la Trompette Perrin. Le futur prix Nobel de physique (qui créa le CNRS en 39, héritier de la DIEET) « mit au point un clairon à air comprimé portatif amplifiant le son naturel de l’instrument. » On l’utilisa à Douaumont. Luce Lebart a plongé dans les archives du CNRS comme une spéléologue. Elle a trouvé des photos et des films qui montrent comment marche une tourelle pour observer les oiseaux ou le motolaveur Breton, « d’invention et de construction exclusivement françaises » qui, en 1925, lave, stérilise et sèche douze assiettes en quelques minutes, libérant les femmes « du dégoût et du découragement » qu’elles ressentent quand elles plongent leurs mains dans une « eau grasse et fétide ». Voilà les racines humbles, industrielles et sociales du CNRS. Luce Lebart a regardé ces photos et a trouvé poétiques le Casque acoustique qui est comme deux énormes oreilles accolées à la tête, le Récupérateur de chaleur de Quillard et le Protecteur métallique, lunettes obturantes si protectrices qu’elles empêchent de voir.

Elle a retrouvé la trace d’Alfred Machin, qui avait réalisé Maudite soit la guerre en 1914, film sorti deux mois avant que la guerre n’éclate. C’est un film d’anticipation qui s’appuie sur les dernières découvertes, les engins les plus récents. La réalité dépassera la fiction et Machin, qui aimait filmer les bêtes sauvages, filmera la vraie guerre. Puis, en octobre 1917, il intègrera la Direction des inventions et filmera et photographiera tout ce qui est inventé. On est confondu par l’imagination déployée, on est admiratif du sérieux scientifique apporté à l’évaluation des objets. L’après-guerre ne calme pas la fièvre inventrice et les Salons des appareil ménagers (devenus Salons des arts ménagers, jusqu’en 1983) exposent d’autres merveilles ; au premier rang desquels un projecteur géant sur nuages (comme le bat-signal) qui permet d’annoncer le Salon avec des publicités lumineuses et célestes. La science et l’industrie se donnent la main pour inventer un art de vivre fait de robots étincelants dans des cuisines immaculées. De la boue et de la misère des tranchées sont sortis des rêves de confort paisible et assisté. « Le Salon annuel des arts ménagers est un véritable spectacle d’objets ». En parallèle, on teste des véhicules à traction électrique et Lucien Plantefol se lance dans l’électroculture et obtient des poireaux gigantesques en électrifiant le sol.

Le progrès et la technologie ont fait rage, depuis. Il reste de cette époque, où on pouvait encore croire aux vertus des poireaux électrifiés et de l’anti-écraseur de piéton, des photographies scientifiques qui sont devenues burlesques, grotesques, surannées, étranges, belles, déconnectées de leur utilité première, et qui instillent la nostalgie de temps plus simples et plus naïfs.

Par Richard de Seze

 

Exposition « La Saga des inventions. Du masque à gaz à la machine à laver. Les Archives du CNRS ». Arles, jusqu’au 22 septembre.

Exposition que prolonge parfaitement le livre de Luce Lebart, Inventions (1915-1938). CNRS/RVB Books, 2019, 304 p., 39 €.

 

 Jean-Marc Degoulange, Les Écoutes de la victoire. L’histoire secrète des services d’écoute français 1914-1919. Ed. Pierre de Taillac, 2019, 256 p., 24,90 €.

 

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Auteur de l'article : PM