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Performance et suicide

Le 6 mai 2019 démarrait le procès France Télécom. Une entreprise du CAC 40. Sept dirigeants accusés de harcèlement moral à l’échelle d’une entreprise. Dix ans d’instruction. Trente-neuf salariés portés partie civile, dix-neuf suicidés entre 2006 et 2010.

Les faits ? La mise en œuvre en 2006 d’un plan NEXT (Nouvelle Expérience des Télécommunications) et d’un plan ACT (Anticipation et Compétences pour la Transformation) ayant pour objectif le départ en trois ans de 22 000 salariés et la mise en œuvre de 10 000 mobilités internes.

Pour le PDG, « les collaborateurs ont été privés de leur succès », « les suicides ont gâché la fête ». La peine maximale encourue : 15 000 euros d’amende et une année de prison.

Comment peut-il exister un tel décalage entre ces condamnations symboliques, l’attitude de déni des accusés et la violence subie et exposée par la partie civile ? Tel est le fond de cet essai dont la démonstration implacable, ciselée, tranchante fait tomber la sentence comme un couperet : la mécanique sociale mise en œuvre au sein de la société France Télécom est de même nature que la mécanique sociale des institutions qui la jugent. Le système est analysé, critiqué par le même système qui est aussi le nôtre, celui au sein duquel nous évoluons, selon la même rhétorique, les mêmes codes qui ne souffrent de critiques qu’en son for intérieur ou en s’en extrayant par l’analyse des mots.

Et c’est ce que fait Sandra Lucbert : elle dépèce, dissèque, autopsie le lexique grammatical impitoyable, le nouveau langage du capitalisme à outrance, qui a conduit à l’élaboration des plans NEXT et ACT et qui devient comme une empreinte, un marquage des individus que nous sommes, que nous en soyons acteurs ou victimes. Ces nouvelles normes déshumanisantes s’incrustent sans que nous soyons toujours capables de les formuler ni même de les déloger, et nous assistons ainsi à une mise à mort que le bourreau dénie et que la victime subit sans qu’elle puisse être entendue. Sauf à questionner la mécanique établie devenue norme sociale, il faut constater que ce nouveau paradigme si bien huilé devient la donnée de référence à laquelle se raccrocher et si victime il y a, ce n’est pas la donnée qui est mauvaise c’est la victime qui n’a pas su s’adapter. Elle doit donc sortir du système.

Est récompensé celui qui sait mettre en œuvre ces méthodes avec efficacité. Celui qui n’y est pas ajusté est pathologique. Le salarié en souffrance est qualifié selon les catégories d’un manuel de psychiatrie américain de référence : le DSM. La cause n’est pas le management d’entreprise, la cause est le salarié lui-même.

Le constat dressé par Sandra Lucbert est sans appel : pour que les victimes soient entendues, le procès France Télécom aurait dû être celui de cette mécanique sociale. Il n’en a rien été. Personne n’a sorti les fusils.

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils. Seuil, 2020, 156 p., 15 €
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Auteur de l'article : Elisabeth Audrerie