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Olivia de Havilland, la double énigme

Travelling arrière…

Elle avait 104 ans et s’en est allée, quasiment sur la pointe des pieds, tant, si on ne l’avait pas oubliée, se faisait-elle des plus discrètes jusqu’à surjouer l’anonymat en apparaissant dans l’annuaire comme le citoyen lambda. Olivia de Havilland était de ces actrices à la pléthorique filmographie dont le critique américain, James Rufus Agee, disait assez justement qu’elle était « l’une des plus jolies femmes dans les films. Elle ne posséd[ait] pas un talent remarquable mais son jeu [était] sérieux, calme, minutieux et bien soutenu… un vrai plaisir à contempler. » Son immense talent était précisément d’apparaître, telle qu’elle était foncièrement, tout en nuances et en simplicité.

Si les médias « mainstream », avec leur psittacisme coutumier, ne cessent de la ramener au rôle de l’ingénue Mélanie Wilkes dans Autant en emporte le vent, elle fut bien plus, et notamment la virginale Marianne dans Les Aventures de Robin des bois (1938) de Michael Curtiz ou la pétillante Arabella Bishop dans le non moins bondissant Capitaine Blood (1935) du même – et toujours avec le séduisant Errol Flynn avec lequel elle ne tournera pas moins de huit films, souvent des chefs-d’œuvre comme La Charge de la brigade légère (1936), Les Conquérants (1939) de Michael Curtiz ou La Charge fantastique de Raoul Walsh (1941). Sans être évidemment complet sur sa longue carrière, nous mentionnerons encore À chacun son destin (1946), de Mitchell Leisen, avec lequel elle obtint l’Oscar de la meilleure actrice, et L’Héritière, de William Wyler, deux mélodrames particulièrement brillants où elle révèle une interprétation toute en délicatesse et en émotion.

Avec La Double énigme (The Dark Mirror, 1946), de Robert Siodmak, elle se montre tout simplement géniale dans le double rôle de sœurs jumelles co-accusées du meurtre d’un médecin. Tourné par un maître du film noir auquel on devait déjà, entre autres, Les Mains qui tuent (1944, avec Ella Raines et Alan Curtis), Le Suspect (1944, avec Charles Laughton et toujours avec la troublante Ella Raines) ou bien l’inédit The Strange Affair of Uncle Harry (1945, avec George Sanders et encore Ella Raines).

Endossant deux psychologies antagoniques, l’actrice s’y montre tour à tour glaçante, manipulatrice, submergée par la panique, fragile, sous emprise ou redoutablement menaçante – l’une des scènes, filmée dans le clair-obscur angoissant d’une chambre à coucher, lui fait dire, à l’adresse de son double, tandis que la caméra se rapproche de son visage impavide percé d’un regard dément : « …Parce que si tu me soupçonnais, je ne sais pas ce que je ferais… Je ne sais pas… »

La mise en scène, comme toujours chez Siodmak, est aussi soignée que dépourvue d’artifice, l’écriture filmique restant malgré tout assez nerveuse. Exploitant le filon psychanalytique, alors en vogue dans le Hollywood de l’après-guerre, le scénario est aussi efficace que crédible. Celui-ci est dû à Nunnally Johnson, nouvelliste touche-à-tout, qui sera appelé à scénariser nombre de films (Les Raisins de la colère de John Ford en 1940 ou La Femme au portrait de Fritz Lang en 1945), à en produire (Le Renard du désert d’Henry Hathaway en 1951) voire à en réaliser directement (comme La Veuve noire, polar tourné en 1958, presqu’à huis clos avec Ginger Rogers, Van Heflin et Gene Tierney). Servi par une partition signée Dimitri Tiomkin (Le Train sifflera trois fois, Rio Bravo, Alamo…) le film repose également sur l’interprétation débonnaire de Thomas Mitchell (La Chevauchée fantastique de John Ford, Le Banni de Howard Hugues…), et le jeu flegmatique de Lew Ayres en psychologue aussi perspicace que romantique.

Olivia de Havilland renouera avec un rôle d’aliénée, deux ans plus tard, dans La Fosse aux serpents d’Anatol Litvak (auquel on doit l’excellent Raccrochez, c’est une erreur avec Barbara Stanwyck dans le rôle d’une hypocondriaque terrorisée à souhait). On peut rapprocher ce film, certes de son remake réalisé en 1984 par Richard Lang avec Jane Seymour, mais aussi, peut-être de manière plus pertinente, de Sœurs de sang (1973) de Brian de Palma (qui confiera la bande originale au très hitchcockien Bernard Herrmann).

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Auteur de l'article : Aristide Leucate

Publication de l'article : 27 septembre 2020