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Un Messager aux sentiments distingués

Spécialiste du théâtre musical de divertissement, Christophe Mirambeau publie une consistante biographie d’André Messager (1853-1929), l’un des créateurs les plus emblématiques de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres.

Le livre de plus de 500 pages brosse avec enthousiasme le portrait d’un musicien des plus fascinants. Une ouverture romanesque nous happe d’emblée, description du Montluçon natal d’André Messager, où son père fut receveur des finances « peu porté sur la fantaisie » et sa mère une « mondaine, frivole et très portée sur les fêtes ». Jean-Albert Albrecht lui inculqua de solides principes musicaux. Et le turbulent jeune homme se mit à écrire des… messes. À Paris, il intégra pour cinq ans (1869-1874) l’école Niedermeyer, institution formant des organistes et maîtres de chapelle qui forgea durablement son style. Il fréquenta les salons en vogue, se lia d’amitié avec Chabrier, Saint-Saëns et Fauré. Talentueux organiste de plusieurs tribunes (Saint-Sulpice, Saint-Paul-Saint-Louis, Sainte-Marie des Batignolles), il exerça comme pianiste aux concerts de la Société nationale de Musique, et dirigea parallèlement à l’Eden-Théâtre de Bruxelles ainsi qu’à Paris : Folies-Bergères, Gaîté, Folies Dramatiques, Bouffes parisiens.

Créateur prolixe

Christophe Mirambeau égrène sa production au fil de seize copieux chapitres foisonnant en détails, intrigues et déboires de la vie théâtrale. Il compile les anecdotes, traque le moindre renseignement, nous éclaire sur chaque personnage croisant la route du compositeur. Il évoque genèse, création et réception des partitions lyriques et chorégraphiques, s’appuie sur les témoignages d’époque et les articles de presse, accumulant d’interminables citations, tunnels obérant la fluidité de la lecture. Si la somme des sources impressionne, la forme suinte le modèle académique (érudites mais trop envahissantes notes de bas de page !). Ce monument s’imposant comme référence ne flirte guère avec la légèreté de l’opérette. Et finalement, tant mieux, car le sujet le mérite.

Marion Green and Maggie Teyte dans “Monsieur Beaucaire” 1919.

S’illustrant avec brio et souplesse dans tous les genres (ballet, féerie, pantomime, musique de scène), André Messager revivifia surtout l’opéra-comique qui lui doit quelques triomphes absolus. En ses ouvrages fusionnent « élégance, charme et grâce » selon la juste expression de Widor. Doté d’une inspiration quasi miraculeuse, il laisse un catalogue fourni appelant notre considération attentive. La méconnue et mendelssohnienne Symphonie en la, couronnée au concours de la Société des Auteurs en 1876, inaugura une longue carrière. Dès lors, le musicien enchaîna les succès : François-les-bas-bleus (1883), le ballet Les Deux Pigeons donné à l’Opéra (1886), le conte de fées Isoline (1888), La Basoche mettant en scène Marot et Louis XII (1890), Madame Chrysanthème d’après Loti – anticipant la Butterfly de Puccini (1893), La Montagne enchantée, féerie orientale (1897), Les p’tites Michu (1897), l’indémodable Véronique (1898), Fortunio d’après Musset (1907), la légende médiévale Béatrice (1914) puis après-guerre : Monsieur Beaucaire (1919) et les étonnantes comédies musicales L’Amour masqué avec Sacha Guitry (1923), Passionnément (1926) et son chant du cygne Coup de roulis (1928). Quelques fours à sujet historique attirent notre sympathie : Le bourgeois de Calais (1887), Le mari de la reine (1889), Le Chevalier d’Harmental d’après Dumas et Maquet (1896) que l’auteur tente louablement de réévaluer.

Curieusement, la création anglaise de Monsieur Beaucaire à Birmingham puis à Londres en 1919 est passée sous silence au profit de la première parisienne de 1925. Si le nom d’Hippolyte Fortoul est écorché p. 20, mettons sur le compte de l’étourderie le qualificatif de « soprano » désignant la contralto Lucy Arbell, p. 400. Pardonnons aussi au rédacteur de nous décrire p. 455 un Monsieur Beaucaire « devenant régent à la mort de Louis XV » alors qu’il s’agit ici de Louis-Philippe d’Orléans, duc de Chartres, en exil. Il confond avec Le chevalier d’Harmental où apparaît effectivement le personnage du régent.

Maestro charismatique

La stature sans pareille du chef d’orchestre est traitée en un chapitre soulignant son action en faveur de ses contemporains (Hahn, Pierné. Février, Bruneau, Strauss…). Chef attitré de l’Opéra Comique à partir de 1898, Messager y créa Fervaal de d’Indy, Louise de Charpentier, Grisélidis de Massenet et surtout Pelléas et Mélisande, que Debussy lui dédia ! Il présida aux destinées de Covent Garden (1901-1906) puis fut nommé codirecteur de l’Opéra Garnier de 1908 à 1914. Ses projets novateurs insufflèrent une dynamique bienfaisante à l’établissement. C’est grâce à lui, inconditionnel admirateur de Wagner, que Paris put enfin écouter l’intégrale de la Tétralogie qu’il dirigeait comme personne, ainsi que Parsifal, dès son entrée dans le domaine public en 1914. Il fut assurément à l’origine de l’engouement des mélomanes parisiens pour Wagner. Poursuivant la résurrection de la musique ancienne amorcée par la Schola Cantorum, il programma Hippolyte et Aricie de Rameau. Directeur de la Société des Concerts (1908-1919), il en élargit considérablement le répertoire. Artiste à la renommée internationale, Messager dirigea en Angleterre et effectua une tournée aux Amériques.

Le mystère d’une vie

Nous entrevoyons également, sous le travailleur acharné, un homme au caractère difficile, qui essuya diverses brouilles professionnelles et se distingua autant par ses emportements que par son soutien à des confrères. Sa vie privée affleure à peine dans le récit. Il avouait d’ailleurs n’être pas d’une nature expansive : sur son mariage avec une pâle cousine (1883), la naissance de ses enfants, son divorce et son remariage avec Miss Hope Temple (1895), compositrice anglaise, nous n’apprendrons rien. En revanche, parole est donnée à quelques-unes de ses maîtresses, comme Maria Kouznetsova ou Mary Garden, dont le témoignage ternit l’image rayonnante de l’artiste. Chevalier de la Légion d’honneur dès 1891, il fut élu à l’Académie des beaux-arts en 1926 – « trop tard », disait-il. Icône de la comédie musicale française, André Messager s’éteignit à Paris en 1929 d’une crise d’urémie. Son œuvre riche et variée demeure le miroir d’un homme de culture exceptionnelle au goût parfait.

 

 Christophe Mirambeau, André Messager, le passeur de siècle, Actes Sud / Palazzetto Bru Zane, 2018, 512 p., 13,50 €

 

 

 

 

 

 

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Auteur de l'article : Damien Top

Ténor, musicologue et compositeur français