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Mai 1968 : l’Église de France et la déferlante nihiliste

De fondation divine, l’Église n’en est pas moins de fabrication humaine, on s’en aperçoit tous les jours. Que la modernité, imprégnée des constructions idéologiques issues des Lumières, ait suscité chez elle une crise redoutable, cela se voit aussi sans peine. Notamment en France. Le cinquantenaire de Mai 68 a incité Yves Chiron à se demander si ces « événements » – deux ans après la fin de Vatican II – avaient eu un rôle déclencheur. Son enquête historique fait resurgir des figures comme celle du P. Cardonnel, dominicain marxisant (« pas de Révélation sans Révolution ! »), qui prêcha en mars 1968 un « carême révolutionnaire ». On y voit aussi un abbé Lustiger, aumônier du Centre Richelieu, à la Sorbonne, parfaitement lucide sur le caractère déstructuré des manifestations d’étudiants, alors que les dominicains du Centre Saint-Yves (Faculté de Droit) « disjonctaient » totalement. On y rencontre encore le P. de Certeau, jésuite inspiré, auteur de la superbe formule : « les étudiants ont pris la parole comme en 89 on a pris la Bastille », dont il ne mesurait pas la réelle vacuité. On découvre la tenue, le 2 juin (jour de la Pentecôte), dans un immeuble cossu de la rue de Vaugirard, d’une célébration eucharistique sauvage entre catholiques et protestants : Paul Ricœur y était… On y voit encore le P. Congar, ex-star conciliaire, parfaitement lucide, mais ne voulant surtout pas « passer aux yeux des jeunes pour un vieux réac comme Lubac ou Bouyer ! » On se rappelle alors les deux grands défis à la modernité lancés par Paul VI au cœur de ces moments troublés, son Credo du 29 juin, et l’encyclique Humanæ vitæ du 25 juillet. Mais aussi, en août, à la conférence épiscopale latino-américaine de Medellin, en Colombie, l’émergence de la théologie de la libération. Ce que démontre finalement Yves Chiron, c’est que la crise de l’Église – crise de la pratique religieuse, crise des vocations et crise identitaire du clergé – est bien antérieure à 1968 et même à Vatican II. En revanche, les événements de mai ont eu un rôle accélérateur, et surtout leur effet symbolique, ravageur, sera de lâcher durablement la bride aux forces longtemps contenues du nihilisme. Heureusement, disait Veuillot en 1871 – et après lui Émile Poulat – on voit ce qui meurt, et bien moins ce qui naît.

L’ÉGLISE DANS LA TOURMENTE DE 1968, d’Yves Chiron, Éditions Artège, 2018, 274 p., 17 €
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Auteur de l'article : Christian Tarente

Journaliste