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« L’indulgence est atroce, la clémence est parricide »

Le 10 mars 1793 est institué un tribunal pour réprimer « toute entreprise contre-révolutionnaire, tout attentat contre la liberté, l’égalité, l’unité, l’indivisibilité de la République ». Il réussit à envoyer plus de 2500 personnes à la mort en moins d’un an et demi. Antoine Boullant décrit son histoire, son fonctionnement, ses décisions et sa disparition et c’est toute la folie de la Terreur qui surgit de ses pages. Si l’historiographie s’est souvent focalisée sur les jugements ahurissants et la folie meurtrière du tribunal, l’auteur prend le temps de nous expliquer sa genèse et de rentrer dans le détail de son organisation, toutes précisions utiles pour qui veut vraiment mettre en perspective le mécanisme de la Terreur : la dégradation des conditions du jugement, l’emballement de la machine révolutionnaire n’en sont que plus frappants.

Il n’en reste pas moins que ce tribunal est d’emblée conçu selon une logique délirante. Pour n’en donner qu’un exemple : « Il est donc essentiel de souligner que la notion de suspicion reposait, non sur la réalité du crime, mais sur le fait qu’un individu pouvait s’en rendre coupable ». Le Comité de sûreté générale faisait surveiller les audiences et l’accusateur public, Fouquier-Tinville, qui rendait compte chaque soir au gouvernement, convoquait les jurés avant les audiences. Mais ces précautions démocrates parurent bientôt insuffisantes. En octobre 1793, à la faveur du procès des Girondins qui traînait en longueur, François Xavier Audouin « dénonça l’asservissement du tribunal à des procédures qui “compromettaient la liberté” et réclama le vote d’un décret lui permettant de se libérer “des formes qui étouffent la conscience”. » La suite est ubuesque : on entasse plusieurs dizaines d’accusés sur les bancs, on raccourcit la durée des procès (pour permettre aux bourreaux d’exécuter tout le monde en fin d’après-midi), les témoins se retrouvent arrêtés en pleine déposition et glissent sur le banc des accusés, Fouquier-Tinville déclare même vouloir se passer de témoins : « D’ailleurs, on se demande, pourquoi des témoins ? La Convention, la France entière, accusent ceux dont le procès s’instruit ; les preuves de leurs crimes sont évidentes ; chacun a, dans son âme, la conviction qu’ils sont coupables ; le tribunal ne peut rien faire par lui-même, il est obligé de suivre la loi ».

Le député Georges Couthon, le 10 juin 1794, parachève l’œuvre de justice en présentant un rapport aux formules bien frappées (« L’indulgence est atroce, la clémence est parricide »), préconisant de supprimer l’interrogatoire préalable, le prévenu découvrant à l’audience les charges retenues contre lui ; les preuves peuvent être « morales, indépendamment de la preuve testimoniale », et on supprime les défenseurs. Certains s’en émurent, Robespierre applaudit. Quant au lecteur, il est suspendu à la plume d’Antoine Boulant qui réussit calmement à exposer ces ahurissantes annales judiciaires, alternant description des mécanismes et histoire chronologique, revue des accusés et fin du tribunal, enfin mis en accusation.

Antoine Boullant, Le Tribunal révolutionnaire – Punir les ennemis du peuple. Perrin, 2018, 312 p., 23 €
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Auteur de l'article : PM