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L’étrange incident

Western noir, drame shakespearien, tragédie grecque, satire humaine, réquisitoire, plaidoyer, fable, tous les souverains poncifs mobilisés, tels des slogans à l’usage des éditorialistes pressés ou paresseux, peuvent abondamment et utilement convenir à ce film bien oublié, qui mériterait amplement d’être redécouvert. Le regretté Bertrand Tavernier (auquel nous consacrerons notre prochaine chronique) estimait qu’Ox-Bow Incident (son titre original) était à mettre au rang des films « ambitieux » du réalisateur William A. Wellman (1896-1975). Ce dernier imposa le scénario – inspiré d’un fait divers authentique survenu dans le Nevada en 1885 – au producteur Darryl F. Zanuck, lequel, parfaitement conscient qu’il ne crèverait pas le box-office, le soutint néanmoins assurant même qu’il serait « le meilleur de [ses] films ». Wellman tentera d’ailleurs de rattraper le bide commercial l’année suivante avec son très réussi Buffalo Bill (avec Joel McCrea, Maureen O’Hara et Linda Darnell).

Nous avons affaire à un cinéaste soigné auquel l’on devra plus tard de solides chefs-d’œuvre : Convoi de femmes (1951, avec Robert Taylor) qui inspirera, en 1957, Le Fort de la dernière chance de George Marshall (avec Audie Murphy ; film qui ne sera pas sans évoquer Quand les tambours s’arrêteront, tourné en 1951 par le réalisateur argentin Hugo Fregonese, où une église fera office de fort retranché contre des raids d’indiens Apaches). L’on citera encore le très attachant Au-delà du Missouri (1951, avec Clark Gable) où Wellman révèle ses indéniables dons de conteur. Peu prolixe en westerns, l’on n’omettra pas de mentionner La Ville abandonnée (1948, Gregory Peck, Anne Baxter et Richard Widmark) sur un scénario de Lamar Trotti qui figurait déjà au générique de L’étrange incident (1943, avec Henry Fonda, Dana Andrews et Anthony Quinn).

Le film colle d’assez près au roman de Walter Van Tilburg Clark (traduit en français et publié chez Actes Sud avec une postface de Bertrand Tavernier) dont Wellman reprendra des dialogues entiers. Sur la foi de la rumeur non vérifiée de l’assassinat d’un éleveur de bétail, une petite ville s’embrase et constitue une milice d’autodéfense dans le but d’arrêter et de pendre les coupables. Deux étrangers fraîchement arrivés (Henry Fonda et Henry Morgan) acceptent, à contrecœur, de rallier cette punitive expédition. La seule chevauchée du film conduit les « justiciers » à un campement, au pied d’un grand arbre décharné, où dorment paisiblement trois hommes (dont Dana Andrews et Anthony Quinn). Condamnés avant même d’avoir été entendus, ils seront pendus sans pitié. Nous ne dévoilerons pas la fin du film qui, selon nous, hisse ce western peu conventionnel au sommet des plus incontestables classiques du genre. Entièrement tourné en studio, où les décors furent intégralement reconstitués, ce film vaut par son incomparable esthétique. Le noir et blanc comme l’éclairage, parfois en clair-obscur, renforcent le caractère à la fois sombre et pesant (sans, toutefois, être étouffant) d’une atmosphère de lynchage, dont on pressent qu’elle ne laissera aucune place à la rédemption. Ce western psychologique, sans pathos ni manichéisme, qu’on a trop voulu décrire comme un manifeste contre la peine de mort, se veut surtout une ode à la justice autant qu’une critique au vitriol de la stupidité humaine et de la loi du nombre. Tous les acteurs jouent juste ; la sobriété – que d’aucuns ont pu juger par trop statique – de la mise en scène et la précision du cadrage, loin d’en faire une pièce de théâtre filmée, contribuent, au contraire, à resserrer l’action sur son intensité tragique. Il est difficile de ne pas penser à Fury (1936, avec Spencer Tracy) de Fritz Lang (duquel on le rapproche invariablement) ou à La Poursuite impitoyable d’Arthur Penn (1966, avec Marlon Brando, Robert Redford, Jane Fonda et Angie Dickinson). En 1957, dans Douze hommes en colère (de Sydney Lumet), le même Henry Fonda incarnant un juré d’assises, s’opposera avec plus de force aux autres jurés pour soustraire un accusé, dont le dossier est quasiment vide, à l’exécution capitale.

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Auteur de l'article : Aristide Leucate

Publication de l'article : 21 mai 2021