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Les sûrs développements de saint J. H. Newman

La révélation divine est un dynamisme : elle accouche de nouveaux fruits au gré de ses développements. Pour s’assurer que c’est la bonne tige qui produit ces nouveaux fruits, l’œuvre du cardinal Newman comporte de précieuses leçons pour notre temps.

Depuis peu, un jeu catholique consiste à se jeter à la tête du John Henry Newman, jeu exarcerbé depuis que ce dernier est élevé sur les autels. Les uns pour défendre la tradition s’appuient sur le Cardinal et son apologie de la conscience personnelle, les autres, dans le souci de défendre l’inculturation, utilisent le même Cardinal et sa théorie du développement. Et bien qu’il soit hasardeux, dans un débat contemprorain, d’user de catégories nées dans un autre contexte, apparaissent les vieilles étiquettes d’ultramontains et de libéraux sans que l’on sache trop qui sont les premiers et qui les seconds. John Henry Newman, ayant adopté une position fondée sur sa propre recherche théologique indépendante, a eu le mérite, à l’époque, d’être critiqué par les uns et les autres.

Les lignes qui suivent n’ont pas la prétention d’offrir un exposé de la vie de Newman et moins encore de sa pensée théologique. Je m’en tiendrai ici à deux éléments capitaux de cette dernière éclairant le débat actuel. Il me semble indispensable de les redécouvrir dans leur nature précise à un moment où le catholicisme semble menacé par plusieurs excès : un traditionnalisme formel ou un progressisme naïf, avec crispations autour d’une figure pontificale discutée ou vénérée.

 

Identité de la foi et changements formels

Né dans l’anglicanisme, dont les expressions vont d’un protestantisme strict à des formes proches du catholicisme, John Henry, ayant parcouru toutes les tendances de l’Église d’Angleterre et confronté à certaines des difficultés qui lui sont inhérentes, insatisfait, cherche la vérité. S’il pensait que l’anglicanisme occupait la via media, la voie moyenne, entre les innovations romaines et le protestantisme scripturaire, son étude sur la crise arienne du IVe siècle ébranle cette opinion. La suite est connue : en 1845, après avoir écrit l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, il se convertit au catholicisme. Son cheminement, presque “phénoménologique” et éminement personnel, attentif à la description du réel tel qu’il se dévoile dans les faits de l’histoire et dans la conscience, donne naissance à une œuvre tenant de la théologie fondamentale mais qui garde la trace biographique de cet effort intellectuel.

Son point de départ est la prise de conscience du caractère inopérant du concept de via media : Athanase, lors de la crise arienne, où tous se réclamaient d’une antiquité et d’une apostolicité exclusives, ne tenait pas une position moyenne mais la seule juste, la seule orthodoxe – la “voie moyenne” étant tenue par l’hérésie. Incapable de remonter aux Apôtres sans rencontrer, à un certain moment dans sa généalogie, l’Église de Rome, l’anglicanisme manifeste plus une rupture qu’une continuité. La via media fait figure de vrai lieu des innovations corruptrices tandis que Rome est la garante d’une permanence malgré une variation des formes. Newman cherche, dès lors, à rendre compte de ce paradoxe : l’identité à elle-même de la foi dans les changements formels historiques.

Il élabore une théorie du développement des idées étendue à la doctrine et au dogme. Bien comprendre ce qu’est le développement permet de contrer deux écueils : celui d’un traditionalisme matériel stérile et celui d’un progressisme corrupteur de la foi. Le développement, selon Newman, est la condition de la permanence de l’idée initiale et l’expression de sa vie même. Ainsi, la Tradition n’est pas de transmettre, inaltérable dans ses catégories formelles, un dépôt-objet mais est la dynamique-même de la transmission vivante de la foi. C’est ce que décrira, à la suite de Newman, le concile Vatican II.

 

Déployer le dépôt apostolique

Mais toute variation n’est pas forcément un développement fidèle et peut être corruption. Newman établit des critères, au nombre de sept, garantissant l’identité de la doctrine dans un développement authentique. Ainsi,
les évolutions doivent toujours garder identique à elle-même la nature profonde du donné de foi : un jeune oiseau, en se développant, ne deviendra pas un poisson. Cette identité se manifeste dans la continuité du principe initial, dans sa puissance organique d’assimilation. L’idée doit posséder, en elle-même, une capacité d’anticipation de sorte que son développement puisse être contenu dans l’idée originelle. Ce développement, qui se fait de manière organique par accomplissement plutôt que par substitution, doit être logiquement cohérent sans invalider les formes antérieures afin qu’elles ne puissent être perçues comme incohérentes. Enfin, le développement authentique manifeste sa vigueur dans le temps, contrairement aux innovations pures.

Le dynamisme organique du développement, caractéristique propre du christianisme – et de sa véracité – est proportionné à l’esprit humain et à sa nature discursive. Il s’agit là d’une volonté expresse de Dieu qui s’adresse à la conscience de l’homme tel qu’il est. Aussi, pour le cardinal Newman, l’Écriture ne saurait se suffire à elle-même vu qu’elle ne manifeste ni ne contient tout le développement de la doctrine chrétienne ; elle n’en est que le premier moment, pour ainsi dire. La porte est désormais fermée à tout fondamentalisme qui poserait la Révélation comme un fait purement matériel objectivé dans un livre et qui ne prendrait pas en compte l’aspect discursif de l’esprit et du cœur humain, aspect qui prend dans l’histoire la forme du développement de la doctrine. Il ne défend pas davantage une Révélation continuée : il y a bien un dépôt originel donné dans les Écritures, premier moment de la Tradition, et clos avec la mort du dernier des apôtres. Le développement est le déploiement de ce dépôt apostolique. Je ne pense pas trahir Newman en disant que si Dieu se révèle, il se révèle dans une Tradition dynamique, vivante, qui englobe le dépôt apostolique originel et son déploiement ; c’est précisément ce qu’il appelle le développement du dogme, toute autre chose que de l’innovation.

 

Révélation, autorité et conscience

Si Dieu veut ce développement, explicitation authentique de la Révélation, il est aussi probable que Dieu ait prévu une instance de régulation qui fasse autorité et qui juge ce qui est développement authentique ou ne l’est pas. À dire vrai, c’est l’Église entière qui possède ce charisme (et non l’Écriture) mais certains ont institutionnellement, en raison du lien apostolique, cette fonction d’autorité : les évêques, successeurs des Apôtres, avec à leur tête le pape.

La place du pape est à comprendre dans ce cadre général incomplet si on ne prend pas en considération le rôle fondateur de la conscience. Newman, en effet, articule de façon assez complexe et subtile trois instances, la Révélation, l’autorité de l’Église et la conscience humaine, celle-ci étant à la fois personnelle et commune.

La conscience, bien propre de chaque individu et de l’humanité comme commuauté de destin, est une instance de Révélation sui generis : elle est le lieu du lien intime du sujet à son créateur (moi et mon Créateur, comme dirait Newman). À ce titre, audacieusement, Newman parle de la conscience comme « vicaire du Christ depuis les origines ». Si la conscienc est une lumière naturelle irremplaçable et première qui, bien que touchée par le péché originel, manifeste encore la voix du Créateur, elle ne peut suffire. Elle a besoin d’une Révélation extérieure non seulement pour accéder aux mystères divins qui lui sont naturellement inaccessibles mais aussi pour sortir de ce qui pourrait n’être qu’un soliloque où elle se perdrait en une contemplation stérile de soi.

Si les mystères sont révélés par Dieu et les doctrines développées par l’Église, l’infaillibilité absolue de celle-ci, et celle, relative, du pape, permettent de réduire l’écart entre les premiers et les secondes grâce à l’effort historique de la théologie et du Magistère apostolique dont le pape est le serviteur et le garant. L’autorité du pape, d’un autre ordre que celle de la conscience, ne lui est pas antinomique : elle est la manifestation ecclésiale d’une spécificité de la conscience chrétienne. Pour assumer un développement cohérent et organique du dogme l’assentiment intime des fidèles ne peut jamais faire défaut à l’Église. La conscience catholique fonctionne donc selon deux instances conjointes, une personnelle et morale, commune à tout les hommes, et une autre communautaire et spirituelle.

Newman distingue donc la Révélation, lumière surnaturelle, et les lumières naturelles de la conscience pour aussitôt les unir par des rapports hiérarchiques et de collaboration fondamentale. Ainsi, l’Église, par certaines de ses actions, s’adressant à la conscience de tous les hommes, les fait bénéficier indirectement des lumières de la foi. C’est l’un des fondements d’une authentique inculturation dialoguante.

 

Magistère et formes mouvantes

La situation du catholicisme sous ce pontificat est contrastée. À y regarder de plus près, il semble bien que la ligne de démarcation ne passe pas entre étiquettes datées mais entre tenants de la permanence des formes et défendeurs de l’adaptation et surtout, une fois encore, peut-être, par la figure du pape, sujet vivant, ayant une conscience individuelle, une histoire personnelle, un tempérament, des opinions, des goûts, etc. Du temps de Benoît XVI, qui formellement donnait des garanties du maintien de l’identité de la foi à elle-même, les défenseurs de la parole pontificale étaient ceux-là mêmes qui aujourd’hui la critiquent. Inversement, ceux qui aujourd’hui se félicitent de l’audace pontificale se désespéraient hier du formalisme papal. Le pape François, aux yeux de certains, donne, par son peu de souci des formes, insuffisamment de garanties quant au maintien de la foi et les critiques de la parole pontificale d’hier sont les premiers à convoquer hors de propos l’autorité du Magistère.

La problématique est double donc : articuler formes mouvantes et permanence du fond d’une part, équilibrer l’appréciation de la personnalité de tel pape et sa fonction comme chef de l’Église garant de son unité dans la charité, d’autre part. La forme est une garantie du fond, c’est ainsi, et l’on peut craindre que les altérations formelles ne pervertissent tôt ou tard le fond ; il s’agirait d’une corruption de la foi, ce qui ne se peut. Il faut bien avouer que le pape François semble peu préoccupé par les formes – sans doute par goût personnel – et fait preuve d’innovation formelle et d’expression. Certains veulent des garanties mais peine perdue… d’autres se réjouissent ou trouvent que l’on peut aller plus loin encore : ordonner des femmes, marier des prêtres, ouvrir les instances du magistère aux laïcs, marier homosexuels et divorcés, ranger l’enfer et le purgatoire, etc. Si un Benoit XVI rassurait ceux qui aiment la stabilité, et parfois des futilités, François enthousiasme ceux qui révolutionnent, ou les fébriles.

Newman nous sort de cette confrontation vaine et nous conduit à prendre notre place de fidèles catholiques avec une conscience personnelle et ecclésiale. Il n’est qu’un pape aujourd’hui, légitimement élu, François, c’est lui qui exerce le ministère pétrinien consistant, entre autres choses, à conduire l’Église dans la fidélité au Christ et à la foi, dans les vicissitudes du temps. Il ne nous est pas demandé d’applaudire naïvement et de ne jamais discuter ce qu’il dit, surtout quand cela relève manifestement de goûts ou de préoccupations personnelles, mais de donner notre assentiment au Magistère de l’Église. L’assentiment catholique est généreux, large et libérateur mais aussi parfois douloureux – pire : crucifiant, surtout quand les formes deviennent floues, quand le laboratoire d’expériences semble rouvert et que l’on peine à voir nettement si oui ou non nous assistons au travail du développement authentique de la doctrine. Mais le Saint-Esprit qui conduit l’Église, avec pape et fidèles tels qu’ils sont, saura bien se débrouiller pour la mener à bon port puisque les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre Elle.

Par Manuel Cardoso-Canelas

 

« Avant d’être un âge, être jeune est un état d’esprit. Il en résulte qu’une institution si ancienne que l’Église peut se renouveler et se rajeunir aux diverses étapes de sa très longue histoire. En réalité, dans les moments les plus tragiques, elle sent l’appel à retourner à l’essentiel du premier amour. »

Exhortation apostolique post-synodale aux jeunes et à tout le Peuple de Dieu (25 mars 2019)

 

« Je connais trop la condition d’une société comme la nôtre, pour laquelle l’autorité, la prescription, la tradition, la coutume, la morale naturelle, les interventions divines elles-mêmes ne comptent plus ; une société qui méprise et qualifie de subtilité et de scolasticaille tout ce qui est patiente méditation ou profondeur et logique dans les idées ; qui fait de la libre discussion et du droit à l’erreur le patrimoine de chaque individu. »

L’idée d’université, 1852 – 1858.

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 18 décembre 2019