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Le spirituel est charnel

Notre société veut détruire la famille et conjugue des efforts disparates (féminisme et islamisme, par exemple) pour y arriver. Car la paternité familiale est le signe d'une vérité politique et métaphysique plus haute : notre inscription dans l'histoire, notre faculté de transmettre, notre capacité divine à aimer.

Le spirituel est charnelNé au début des années soixante, dernier d’une famille de filles, j’ai pu tôt mesurer la défection à l’égard des pratiques religieuses puis l’implacable érosion du mariage au sein de la bourgeoisie de province. J’ai reçu en la matière un enseignement précoce, assidu et concordant, consciencieusement dirigé contre un sexe égoïste et brutal, sans aucun sens de la famille et inflexible aux sentiments : le mien.

Comme l’écrira beaucoup plus tard Pierre-André Taguieff : « Il faut reconnaître que le pouvoir hypermoral en place a généreusement offert une possibilité de rédemption au sexe maudit : le mariage homosexuel… La conversion à l’homosexualité devient une porte de salut pour les “mâles” soucieux d’échapper à la suspicion permanente… Mais cette méthode de salut ne fait pas l’unanimité dans la population, où persistent d’une façon regrettable des “préjugés d’un autre âge”… » Je ne sais comment j’ai persisté dans une façon aussi peu recommandable et m’entêtais à me marier avec une femme et faire beaucoup d’enfants, mais lorsque après 1989 je m’insurgeai contre l’affa(d)issement de la société et commençai à vouloir identifier un ennemi et des griefs, je ne trouvai guère que cela qui me parût lourd de graves menaces : « Vous brisez les familles ». Par la suite, j’ai continué d’observer les ravages de cette vérité pas si naïve. Source de nombreuses névroses, dommage collatéral ou cible d’une vaste entreprise d’émancipation[1], la famille, qui repose entièrement sur l’interdit de l’inceste, donc une forme originelle de chasteté, est encore aujourd’hui davantage combattue que convoitée. Or c’est une institution fragile qui conditionne l’existence politique d’une nation. On ne peut pas faire « l’injure aux chrétiens de penser qu’ils ne savent pas ce qu’est la Nativité », a dit Jean-Claude Milner, cependant peu de nos contemporains mesurent l’importance cardinale du mariage, institution légale qui encadre la naissance et lui donne sa portée politique. Pierre Boutang a repris en métaphysicien et mis en évidence cette vérité maurrassienne qu’il formulait ainsi dès son premier livre, La Politique considérée comme souci (1948) : « Je nais ici, et non ailleurs, fils d’une famille, héritier d’un nom. Il ne dépend pas de moi que la spiritualité humaine et la civilisation ne se manifestent pas comme un système de volontés mais comme une histoire. » Et cette histoire, expliquera-t-il, « il n’est pas en elle de fait qui ne prenne sa profondeur dans un sentiment. C’est l’ensemble de ces sentiments qui constitue le domaine politique proprement dit, l’horizon présent de l’homme.[2] »

S’émanciper du mariage

L’Évangile certes nous dit « si vous aimez ceux qui vous aiment, quel salaire aurez-vous ? Les percepteurs même n’en font-ils pas autant[3] ? » En dépit ou peut-être en raison de leur tendresse naïve, l’incapacité des familles à transmettre les vraies valeurs morales semble avérée. Les philosophes au moins depuis Platon, les religieux, les révolutionnaires et les législateurs ont cherché à établir ailleurs le fondement de leur République idéale. Aimer ses ennemis peut-être ? Encore faut-il savoir comment. Les catholiques ont tenté pendant quelques siècles de sanctuariser le mariage en assénant son irréversibilité, calquée sur la Nouvelle alliance avec la Jeune fille juive, mais ils avaient inventé d’abord le célibat monastique et sacerdotal, qui semble avoir conduit ou prétendu à une sorte de primauté sur l’acte de chair et son domaine civique, la « primauté du spirituel ». Par la suite les psychanalystes ont découvert dans les tréfonds de la filiation le prétendu complexe d’Œdipe, mais aussi que le besoin d’absoudre et la confession pouvaient se passer de sacrement. Dès lors les plaies ont commencé à saigner, les injustices, les vices et les lâchetés sans nombre qui émanent de la famille et du couple légitime, notre première société, sont apparus à tous sans rémission pour avoir engendré des traumatismes dont on ne se libère pas. Quelques nostalgiques n’ont pu éviter le procès sans appel qui a fait du refus de l’autorité du mariage unique et de la naissance (féminisme, jeunisme, islamisme) une règle bizarre, la seule. Les campagnes de scolarisation, le code civil, les divorces, les bourses d’État, le droit du sol, les lois fiscales, les avortements, les brochures des ministères, la pornographie, les réseaux LGBT, les programmes d’études internationaux, le préservatif, le mariage pour tous, les migrations, la procréation assistée, l’euthanasie réalisent le même but : non aider les familles à tenir (pour le meilleur et pour le pire), mais aider les citoyens à s’en émanciper.

Le code civil, les lois fiscales, la procréation assistée, l’euthanasie… réalisent le même but : aider les citoyens à s’émanciper de la famille.

Du « familles je vous hais » du pédophile Gide au « refus de continuer le monde » de l’antisioniste Genet, en passant par le philosophe René Schérer dénonçant la mainmise de la famille bourgeoise sur l’enfance par l’interdit de l’inceste, et le dominicain Philippe qui justifiait par « l’amour d’amitié » les abus sexuels dans le clergé, tout était déjà dans Sade, et couvait puissamment contre l’amour conjugal détesté parce qu’il est la forme légale, triviale et contraignante qui donne à la naissance et aux sentiments qui s’y rapportent leur consistance politique nationale. Pour Sade l’amour anal est seul égalitaire, universel et transgressif. Cependant les centaines de procès et les quelques sanctions canoniques qui ont montré l’étrange et scandaleuse incurie de l’Église, bien avant Sodoma (où un ancien catholique ayant fait son coming out s’est rêvé en Jules Isaac pour homosexuels dans l’Église), ne nous ont pas persuadés que le moment était venu de liquider le mariage, au contraire : « Politique d’abord ! »

La force symbolique de la paternité

Pourquoi une guerre aussi totale a-t-elle été livrée contre un principe aussi fragile, chétif, depuis l’humiliation tragique de la famille royale ? Voilà une vraie question. Celui-ci relève d’un sentiment fugitif de responsabilité qui a besoin d’être soutenu. Je le définirais par l’étonnante propension à rester auprès de la femme engrossée et le souci des enfants. Mais il est plus incertain et pas aussi universel qu’on l’imagine, car la culture gréco-hébraïque qui commence avec le rapt d’Hélène à Troie s’achève peut-être avec le valeureux Albert Cohen et n’a atteint un tel degré de puissance poétique et érotique qu’avec l’ensemble des raffinements culturels liés à ce que l’on appelle l’amour en Occident. Il commence, certes, avec l’instable et surpuissant noyau humain constitué par le désir charnel, mais il se prolonge en dépassant les pièges de la passion, se purifie peut-être par les refus et se transmue en s’usant dans une descendance innombrable, dont le souci lui révèle sa propre nature politique : procréation, éducation, répétition, progrès.

La question n’est pas de savoir si l’homme a fait son Dieu à son image, mais d’où vient la force non seulement objective mais affective et symbolique de la paternité et de la filiation, qui provoque des névroses, certes, mais structure en profondeur notre société. N’est-ce pas d’abord une ruse de la nature qui implante puissamment en chaque individu le désir sexuel, avec ce qu’il s’en suit pour proroger l’espèce ? On le croit, mais les plantes n’ont pas besoin d’un tel rituel pour croître et se reproduire. La puissance du désir chez l’animal et plus encore chez l’homme, dont les attentes s’augmentent des promesses de la psyché et de la culture, ne vient-elle pas alors équilibrer un autre principe structurant chez un être capable de se mouvoir et de s’enfuir, le libre arbitre ? L’égocentrisme est surtout dénoncé au préjudice du sexe mâle, mais la Bible[4] (rédigée par des hommes) lui a confié la Loi : « Ton élan sera vers ton mari et, lui, te dominera. » Toute société reste établie sur l’attirance réciproque des contraires et ce qui en découle, la naissance, mais pour quoi ?

Il semble que ce soit pour révéler par le fond de nos entrailles humaines l’acte de don gratuit qui est la manifestation même du Tout-puissant dans son geste créateur, et instituer en nous par tendresse infuse, à travers la durée des attachements terrestres, un attribut divin essentiel, l’amour. Cette capacité de se donner et de donner la vie est bien l’image de Dieu en l’homme et n’est pas connaissable autrement que par les liens familiaux dont tout le monde a l’expérience douloureuse : en se projetant et crucifiant hors de la fusion primitive, par le mariage précisément, ils deviennent le creuset de l’œuvre la plus infiniment précieuse et menacée de la Création, la seule pour laquelle nous avons un besoin impérieux de sainteté, l’enfance, don total et héritage public de Dieu.

 

[1] Cf. Pierre-André Taguieff, L’émancipation promise, Cerf, 2019.

[2] Pierre Boutang, La Politique, la politique considérée comme souci [1948], Les provinciales, 2014, pp. 19 et 28.

[3] Mtt V, 46.

[4] Gn, III, 16.

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Auteur de l'article : Olivier Véron

Publication de l'article : 7 avril 2020