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Le monde arabe et l’Université

La fascination qu’exerce l’Orient sur la France n’a épargné ni les « grands hommes » ni les « régimes ». Le traité des capitulations de François Ier, les pyramides de Bonaparte, qui radota sur Saint-Jean-d’Acre durant tout son exil à Sainte-Hélène, le Chouf de Napoléon III, l’Alger des Bourbons puis des Orléans, Damas ou Oran pour le fondateur de la Ve République, ne constituent que quelques menus exemples de cette conversation houleuse.

Même quand il était à l’Ouest, comme le Maroc, les Français allèrent vers l’Orient, ce à quoi les Universitaires leur répondaient qu’ils s’intéressaient en réalité au monde arabe. La France parla alors de politique arabe et les lettrés critiquèrent son orientalisme. Allez comprendre. Maintenant qu’elle n’en parle presque plus, c’est sa mentalité néocoloniale qui lui est reprochée. Les Chinois peuvent piller, les Russes remplacer, les Américains tournebouler, et l’Union Européenne arriver après la fête, c’est toujours le Français, parti d’Oran, de Bizerte et de Suez, qui sera le colon. Colon, ça lui va bien, il est curieux comme un colon, entreprenant comme un colon, séducteur comme un colon, et tendrement maladroit. Un prince saoudien n’a pas de telles manières et pourra indistinctement acheter tout ce qu’il trouvera, d’une mosquée tripolitaine à la place des Vosges, il ne sera jamais colon. C’est ontologique et scientifique.

Et comme l’Université est maîtresse dans la distribution des brevets coloniaux, elle connaît son sujet. Elle se le transmet de père en fils, de cooptation en cooptation, de revues en albums. C’est un capital culturel que de savoir distribuer les mauvais points colonialistes, qui procure un certain confort moral, et permet de publier au Seuil, et avec l’Institut du Monde Arabe, Le Monde arabe existe-t-il (encore ?) publié en février 2020.

Celui qui traîne ses guêtres, ou son imagination, dans cette partie du monde y trouvera des développements parfois passionnants. Ainsi « ce qu’il faut comprendre c’est que la logique de la culture de ces régions est une logique purement généalogique. La généalogie l’emporte sur la localisation. » Combien c’est exact ! Des descendants du prophète aux religions du secret, la lignée recèle des souterrains culturels qui passionnent l’amateur, déjà dégrossi des méandres bien décrits par le sketch beyrouthin des Inconnus, et confronté aux familles alépines commerçant à Alexandrie et Beyrouth, ou des familles cléricales de Qaraqosh en Irak, qui ont inondé les églises du Levant. Le lignage livre beaucoup de l’atmosphère orientale et de la prudence qui y sied. Le café renversé sur les pieds d’un patriarche fera le tour de la région sans accélération synodale. Des articles nous font redécouvrir les conversions des grandes familles commerçantes du Koweït, des Émirats et de Bahreïn, des perles au pétrole et aux droits de douanes effondrés, avec une savante attention.

Le bât blesse cependant par les retours constants aux idoles du siècle : l’absence d’alternative entre démocratie libérale et dictature sanguinaro-fasciste, l’amalgame entre djihadistes et réactions éruptives des Libanais devant un concert pornographique, l’assimilation pathétique des « printemps arabes » de 2011 aux journées de 1848, dont nos chercheurs ignorent visiblement qu’elles donneront 1852, Eugénie de Montijo au moins, ou alors, sous une abaya qui n’a rien de la gaze castillane. Il y a quelque chose d’insupportable à lire un diplomate palestinien expliquant les équilibres impossibles qu’il voudrait atteindre avant de constater quelques pages plus loin que des cartographes français assimilent la destruction des unités islamistes d’Alep Est, à un « urbanicide ».

Le lecteur est face à un dilemme. Faut-il se réjouir des mérites de la France, capable de financer l’Institut du Monde Arabe, de construire, à l’instigation des catholiques présents dans l’administration coloniale au Maroc, la Grande Mosquée de Paris, d’enseigner avec brio toutes les langues arabes à l’Inalco, et donc de regorger de talents pour mieux connaître l’Orient compliqué ? Ou alors éructer qu’il faudra bien un jour que cessent les méfaits de la gauche universitaire ? Deux sentiments qui gagneront tour à tour le lecteur de cet album.

Araborama, Le monde arabe existe-t-il (encore) ? Institut du Monde Arabe-Le Seuil, 2020, 25 €.
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Auteur de l'article : Charles de Meyer

Publication de l'article : 20 mai 2020