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Le Lys repousse sur les dalles de la banlieue

Le Fils d’un Roi, de Cheyenne-Marie Carron, raconte comment deux lycéens deviennent royalistes.

Orpheline kabyle adoptée par une famille française chrétienne, Cheyenne-Marie Carron explore la société française depuis plusieurs films, avec un regard bien à elle : L’Apôtre traitait de la conversion d’un jeune musulman, Jeunesse aux cœurs ardents relatait l’engagement dans la Légion étrangère d’un jeune gauchiste.

Sa dernière pellicule nous invite à nouveau dans l’univers de la banlieue. Elle met en scène l’amitié entre Kevin, un fils de prolétaire qui se débrouille vaille que vaille dans la brocante, et un jeune enfant d’émigrés, Elias, vivant chez sa mère, Marocaine de cœur et Française d’adoption.

Les deux protagonistes n’arrêtent pas de pédaler en vélo dans leur quartier, balades récurrentes qui rythment leur quête de vérité, rêvant de beauté et de grandeur en opposition avec un décor triste, dans lequel ils évoluent. Ces promenades sont marquées par des étapes, qui sont des réunions, des confrontations et des retrouvailles. Leur parcours n’est pas anecdotique, il appartient au récit épique : histoire de deux chevaliers en quête non pas du Graal, mais de la rencontre espérée avec un Roi ! Oh surprise ! Ils ne pédalent pas mais chevauchent des destriers pour entamer une nouvelle croisade.

Découverte de la royauté

Le thème principal, véritable colonne vertébrale de ce film, est la découverte de la royauté, de son mystère, et surtout de la mise en évidence que ce principe est inaliénable et inscrit dans les gênes de notre humanité, quelle que soit son appartenance ethnique ou religieuse. Autour de la tige royale du Lys, colonne vertébrale du film, s’enroulent de nombreux thèmes et digressions, qui s’invitent dans le scénario de la réalisatrice. Même s’il est parfois difficile de les suivre, il ne s’agit point d’une cacophonie, mais bien plutôt une symphonie intégrant les grands thèmes de notre existence et essence.

Tout d’abord la doctrine républicaine qui s’impose et s’oppose, avec l’usage de la censure, à l’histoire de notre pays. Car ces adolescents sont à contre-courant de leur propre génération, et surtout du programme de l’Éducation nationale. On est obligé d’évoquer la scène où nos deux paladins, dans le cadre d’un cours scolaire, sont amenés à présenter un exposé sur le roi, sous l’œil du professeur complètement désemparé.

Les ouvriers réduits en esclavage en 1789

Élias : « On va commencer par vous lire un texte de Tocqueville qui mentionne un discours de Louis XVI. Le prolétariat fut une création républicaine par l’expropriation de la classe ouvrière opérée par la Révolution. Les ouvriers ont été réduits en esclavage par les idéaux de 1789 ».

Kevin : « Qui a supprimé le système corporatif qui garantissait la sécurité et les libertés ouvrières ? Qui a interdit aux ouvriers et au peuple l’exercice du droit naturel d’association ? Qui a enlevé à l’ouvrier la propriété professionnelle et les droits qui en découlent ? Qui a confisqué aux associations ouvrières l’immense patrimoine financier ? Qui a massacré le peuple et en particulier les ouvriers depuis 1789 ? Qui a supprimé les congés, les dimanches et tous les jours fériés ? Qui a obligé les enfants à travailler dès 5 ans dans les manufactures et les femmes la nuit ? La Révolution ! »

Élias : « La Révolution a été une immense escroquerie puisqu’elle a dépouillée l’ouvrier de tous les droits que lui garantissait la Royauté »…

D’autres thèmes sont évoqués, parfois brutalement, mais tous inhérents à la branche principale. La transmission du savoir, l’amour immense de Kevin pour sa mère, handicapée et prostrée, et sa résurrection, l’amour conjugal avec aussi la tromperie, scène iconoclaste qui amène à la rédemption par le pardon, la misère de la banlieue, avec ses injustices sociales et l’exploitation capitaliste des requins, petits chefs d’entreprises ou assureurs, et surtout la déliquescence de l’Éducation nationale. Mais sont mis à l’honneur, l’amitié, la pureté et la beauté. En filigrane : le destin avec la mort subite. Enfin l’espoir, la transmission du savoir avec l’exercice du théâtre que pratiquent les jeunes lycéens, qui interprètent dans une forêt les textes médiévaux de Pierre de Blois. Et surtout l’amour filial avec un duel entre père et fils, en guise de réconciliation, récitant sous sa forme théâtrale élisabéthaine La Complainte du Prisonnier de Richard Cœur de Lion.

À la fin, Kevin se rend à la Basilique Saint-Denis et se met face au mausolée du roi Louis XVI, agenouillé devant Dieu.

Un film, ou plutôt un séisme. On ne saurait trop souligner un montage astucieux qui nous transporte d’un univers à l’autre, la teinte pastel utilisée par une caméra proche du pinceau, et surtout l’admirable interprétation de tous les acteurs, qui nous font croire à un reportage pris sur le vif tant les jeunes ados parlent dans leur langage propre. On soulignera plus particulièrement le rôle pathétique de la mère d’Elias, la puissance émotionnelle du père de Kevin, le naturel des deux jeunes acteurs principaux, la palme revenant au professeur complètement formaté mais d’une sincérité absolue, qui n’arrive pas à concevoir que ses élèves de banlieue ne puissent point être des républicains, mais des royalistes !

 

Réalisatrice : Cheyenne-Marie Carron

Acteurs et actrices : Arnaud Jouan (Kevin), Aïmen Derriachi (Elias), Yann-Joël Collin (Le père), Véronique Berthoud (La mère).

Le DVD du film qui est en vente sur le site de la réalisatrice : www.cheyennecarron.com

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 26 février 2020