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Le Gouffre aux chimères

Si, en sus de sa fossette légendaire, on ne retient habituellement de l’ample filmographie de Kirk Douglas (1916-2020) que Spartacus (Stanley Kubrick, 1960), Les Sentiers de la gloire (Stanley Kubrick, 1957), Règlement de comptes à OK Corral (John Sturges, 1957), Les Vikings (Richard Fleischer, 1958) et, à la rigueur, La Captive aux yeux clairs (Howard Hawks, 1952), l’on passe parfois sous silence d’autres réalisations non moins brillantes telles que, par exemple, Histoire de détective (William Wyler, 1951), Les Ensorcelés (Vincente Minnelli, 1952), L’Homme qui n’a pas d’étoile (King Vidor, 1955) ou encore Seuls sont les indomptés (David Miller, 1962). D’évidence et presque sans discussion, Le Gouffre aux chimères (1951) vient s’ajouter à la liste, autant pour la saisissante âpreté du sujet traité que pour celui qui l’a réalisé, Billy Wilder, sans parler du jeu magistral de Douglas lui-même. Tiré de faits réels, le film brosse le portrait d’un journaliste, naguère très en vue dans les grands journaux new-yorkais mais renvoyé de tous, tant à cause de ses manquements déontologiques que pour son penchant pour la dive bouteille. Se faisant embaucher dans un obscur canard provincial, il rêve de débusquer le « scoop » qui le remettra sur le devant de la scène. Profitant de ce qu’un homme se trouve piégé dans une mine suite à un éboulement, il organise son « sauvetage » en s’assurant l’exclusivité de la couverture médiatique. Bientôt, c’est tout le pays qui accourt pour assister au Grand Carnaval, titre originel du film lors de sa distribution aux États-Unis. Celui-ci, aussi réaliste que visionnaire, bénéficie d’une mise en scène nerveuse et sans concession. Billy Wilder que l’on ramène trop souvent à ses comédies légères et pétillantes telles que Sept ans de réflexion (1955) avec une Marilyn Monroe débordant d’érotisme ou le drolatique mais ambigu Certains l’aiment chaud avec la même accompagnée de Jack Lemmon et Tony Curtis, fut, excusez du peu, l’auteur de sublimes chefs-d’œuvre comme Assurance sur la mort (1944) avec une Barbara Stanwick aussi vaporeuse que vénéneuse ou Boulevard du crépuscule tourné un an avant Le Gouffre aux chimères. C’est dire que le maître était aussi à l’aise dans la comédie burlesque ou romantique (on pense, notamment, à La Scandaleuse de Berlin, 1948) que dans le registre dramatique ou policier (comment ne pas citer également le génial Témoin à charge, 1957). Incontestable réussite, Le Gouffre aux chimères est une satire noire de la médiocrité humaine conjuguée à une description acerbe de ce journalisme à sensation qui fait exclusivement son miel du malheur des autres tout en flattant, corrélativement, les plus vils instincts d’un lectorat de masse ayant abdiqué toute pensée critique. Quant à Kirk Douglas, en journaliste opportuniste, hâbleur, infatué, arrogant et cynique (voire violent, lorsque, dans un court sursaut de rédemption, il tente d’étrangler Jan Sterling, scène d’un réalisme non feint), il confirme sa stature de grande star. Déjà aperçu dans L’Emprise du crime (Lewis Milestone, 1944), son premier film (qui mériterait d’être redécouvert) où il campe avec brio un procureur alcoolique, il avait déjà dévoilé les facettes de son talent dans La Femme aux chimères de Michael Curtiz (1950) ou encore Une Corde pour te pendre, premier western tourné sous la direction de Raoul Walsh. À voir et revoir sans modération.

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Auteur de l'article : Aristide Leucate

Publication de l'article : 10 mars 2020