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La chasse dans ses salons

En 1967, Malraux inaugure le Musée de la Chasse et de la Nature. Promis à la pioche pompidolienne, le bâtiment a été sauvé grâce à François Sommer, compagnon de la Libération et héritier, qui y installe sa fondation et surtout ses collections. Il y entasse armes anciennes et massacres, trophées et tableaux, tapisseries et meubles. Régulièrement rénové, le musée offre un parcours singulier : on pénètre chez quelqu’un, on visite ses salons (et, depuis peu, l’étage des domestiques), on admire les objets mis en scène : vitrines où s’alignent les armes admirablement ornées, cabinets précieux dédiés à un animal, portraits de chasseurs et de chasseresses, animaux naturalisés – loups, perruches et taupes, antilopes, ours blanc et scarabée – et encore terrines, vases et colliers de chiens, sans qu’à aucun moment on sente le bric-à-brac. Comme dans une vaste demeure bien organisée, on réserve aux passages les objets les plus curieux mais les moins artistiques, on remise dans les pièces excentrées les décors les moins sages.

Le dernier conservateur, en poste pendant plus de vingt ans, avait mis l’accent sur la nature plus que la chasse, sans non plus tomber dans les excès d’un discours moralisateur sur la prédation et la destruction. Le pli est pris, on le sent dans les nouvelles salles, qui d’une part insistent à juste titre sur les bouleversements de la nature, les perruches vertes côtoyant désormais les cailles dans nos campagnes et le bruit du TGV concurrençant celui du vent, d’autre part présentent l’animal comme une personne, pour ainsi dire, douée de sensibilité et même de personnalité, les toutes dernières salles évoquant le chamanisme. Comme le parti pris de la maison qu’on visite empêche les grands panneaux et les cartels trop diserts, on peut ne pas s’attarder sur cet aspect, intéressant mais un peu trop insistant.

Le musée augmente régulièrement ses collections avec des œuvres d’art contemporaines : c’est ainsi que le portrait XVIIIe de Pierre Simon Mirey, Secrétaire du Roi, Conservateur des Hypothèques, merveilleux ensemble de bleus et de gris pour envelopper doucement une figure bonhomme et souriante de chasseur, se trouve à quelques mètres d’une toile de Philippe Cognée, Paysage escarpé (2021), qui n’est rien d’autre que la lisière d’une forêt vue en légère contre-plongée : la technique très particulière de l’artiste (qui exécute ses toiles à la cire, chauffée puis écrasée) rend palpable le fouillis troué de lumière des haies (et son Paysage vu du train est étonnant, traduisant le flou dynamique des bois qu’on dépasse à grande vitesse). En face, La Curée, d’Édouard Doigneau, peint au XXe siècle, restitue une scène de chasse comme si elle avait été traitée par l’école de Pont-Aven, avec ses coloris marqués. Chasseurs, animaux, chasses, nature se répondent, le contemporain venant ponctuer plutôt que remplacer, sauf au dernier étage (celui des domestiques), où le rapport s’inverse et où prévaut le discours sur la nature avec parfois une aimable fantaisie comme dans ce faux herbier où les plantes virtuelles de Miguel Chevalier, créées par ordinateur, sont flanquées d’un texte prétendument sérieux qui sent son Pline, lui aussi généré automatiquement.

Avant de considérer avec une certaine ironie, dans la toute dernière salle, le Duc Ernst II von Sachsen-Coburg-Gotha chassant les éléphants en Éthiopie, on aura ainsi pu admirer dans la salle des trophées, qui est comme un grand office, un éléphanteau naturalisé, un hippotrague noir, belle grande antilope sortie des réserves, et une grenouille de bronze de Marcel Lémar, discrète dans une vitrine bien encombrée ; dans un gigantesque affût, la surprenante forêt de carton grandeur nature d’Eva Jospin, arbres et taillis, comme une tranche découpée dans un véritable bosquet ; dans la salle du cerf et du loup, une créature imaginaire, infini serpent à plumes enroulé sur lui-même de Kate MccGwire. Et dans la galerie des armes, le portrait d’un chasseur plus sérieux, surmontant une table à gibier. On est au XVIIe, l’homme est assis au pied d’un arbre, sans tentures derrière lui. Il est habillé de telle sorte que les animaux ne fuient pas. Il considère le peintre (ils sont deux, l’un, maître de François Desportes, peignit les trois chiens) avec gravité, sans doute fatigué par une chasse au fusil déjà fructueuse. On jurerait un mousquetaire retraité, plus à l’aise dans les bois que dans les salons, moins soucieux d’ornements que de sauces. À sa gauche, le regard se perd dans un paysage sans éoliennes. Ce tableau, au milieu de ces armes, dans cet hôtel, suspend le temps.

 

Illustration : Salle du cerf et du loup. © Musée de la Chasse et de la Nature, Paris – David Giancatarina

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Auteur de l'article : Richard de Seze

Publication de l'article : 20 juillet 2021