Accueil / Culture / Civilisation / JEANNE POLITIQUE

JEANNE POLITIQUE

Y a-t-il une politique de Jeanne ? Sans aucun doute, encore faut-il entendre en quel sens. Politique d’abord, oui, bien sûr, et aussi, en politique, légitimité d’abord.

Une toute première chose que l’on peut voir, chez Jeanne, c’est l’étonnante limpidité de ses propos. Clarté stupéfiante, même quand on sait que tout lui est venu de ses « voix » : deux martyres orientales du Moyen-Âge, Catherine d’Alexandrie et Marguerite d’Antioche, et un archange, Michel, rien moins que chef de la milice céleste. Certes, les révélations privées les plus connues se signalent d’ordinaire par la clarté, la simplicité des messages transmis. Mais il est tout à fait unique qu’elles se traduisent par un appel à une action de nature politique. Il n’y a pourtant pas l’ombre d’un doute à ce sujet : Jeanne n’a cessé d’affirmer le lien direct qu’il y avait entre ce que lui disaient ses voix et l’action qu’elle a entreprise. Le 1er septembre 1939, lorsque la guerre avec l’Allemagne parut inévitable, Charles Maurras eut ces mots : « Je comprends bien ceux qui s’agenouillent et prient. Mais c’est tout autre chose ! Car, s’étant relevés, les meilleurs d’entre eux recommencent à agir selon le précepte de saint Ignace : comme si leur prière ne comptait pas. » Un siècle avant Ignace, Jeanne a sans doute donné le plus sublime exemple d’une entreprise placée dans la lumière céleste tout en se soumettant avec un parfait réalisme aux réalités temporelles.

« Je suis chef de guerre ! »

Par une grâce insigne, la logique humaine à laquelle Jeanne s’est, d’instinct, soumise, était politique. Dans le sens le plus noble, bien sûr, celui qui engage le bien commun de la cité. Cette soumission n’est pas aveugle. Les ordres qu’elle reçoit du Ciel s’inscrivent dans les limites de son intelligence, elle comprend ce qui lui est demandé et pourquoi on le lui demande. En temps de guerre, l’espérance est militaire. Jeanne le sait, et la forme de compétence militaire qu’elle manifeste, pour mystérieuse qu’elle soit dans son origine, reflète un mélange de bon sens, d’extrême attention, de capacité d’écoute, mais aussi d’impétuosité dans la prise de décision et l’engagement dans l’action. Cette promptitude, si décisive à Orléans ou à Patay, n’apparaît possible que parce qu’elle s’inscrit dans un plan d’ensemble parfaitement clair, et qui dépasse l’aspect proprement militaire. Dans sa lettre au duc de Bedford du 22 mars 1429, dont il a été donné lecture à la cinquième audience publique de son procès[1], elle indique avec une incroyable précision son objectif final, unique, la libération totale du territoire : « Roy d’Angleterre, se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre, et en quelque lieu que je actaindray vos gens en France, je les en ferai aler, veuillent on non veuillent, et si ne vuellent obéir, je les ferai tous occire. Je suis cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. » L’Anglais, en tant qu’homme, ne reçoit de sa part aucune condamnation, mais en tant qu’envahisseur, sa présence militaire et politique en France est frappée d’illégitimité.

Jeanne sait qu’il lui faut agir, et cette action, au-delà des contraintes militaires à prendre en compte, est fondamentalement politique. Après la libération d’Orléans, la logique militaire est de remonter vers la Normandie, de se saisir de ce qui constituait le principal « territoire occupé » par les Anglais, puis de reprendre Paris. Jeanne le comprend parfaitement, mais l’habite une inébranlable conviction : ce qu’il faut d’abord à la France, c’est un roi, et la première urgence politique est que le Dauphin soit sacré à Reims, dans la cathédrale de saint Rémy. En dépit des incertitudes du trajet, largement tenu par les Bourguignons, alliés des Anglais.

En politique, légitimité d’abord

Un roi pour la France ? Pourquoi un roi ? N’y a-t-il pas d’autres possibilités ? Jacques Bainville a montré que l’idée républicaine est alors très répandue et pratiquée en Europe du nord comme du sud. En France même, le gentil Dauphin, « roi de Bourges », isolé dans un pays divisé, et autant dépourvu de moyens que de charisme personnel, manque de crédibilité. Quant au roi anglais, il ne suscite pas partout l’empathie. Pour certains, la voie républicaine apparaît comme une issue envisageable.

Pour Jeanne, pourtant, aucune hésitation. La notion de légitimité lui est comme innée. Rien, dans ses origines, ne l’y prédisposait : Domrémy, village-frontière, n’entretient que de bonnes relations avec les terres d’Empire voisines. Mais son esprit tranche sans la moindre ambiguïté pour ce qui touche à l’être même de la France. Le commandement de plusieurs n’est pas bon, à la France, il faut un roi. Et un roi de son sang : un roi anglais, pas plus qu’un roi espagnol ou allemand, n’a sa place ici.

Encore faut-il que l’autorité de ce roi soit reconnue par tous. Depuis que le père du Dauphin, Charles VI a été pris de maladie mentale, la situation est devenue, de facto, « républicaine ». Des partis politiques se constituent, jouant chacun, très naturellement, en fonction de ses intérêts propres. Le pays se voit morcelé et déchiré en factions rivales.

Le bouleversement décisif

On sait ce qu’est alors « l’effet Jeanne d’Arc » : la chevauchée du Dauphin vers Reims, parsemée de dangers multiples, est, non, certes, une promenade de santé, mais une voie triomphale qui voit les obstacles s’aplanir les uns après les autres. La « prise » de Troyes en est l’étape la plus exemplaire. Bourguignonne et farouchement pro-anglaise, la ville est décidée à résister au Dauphin. Jeanne envoie aux « bourgeois de Troyes » une lettre empreinte de ferme douceur pour les convaincre de reconnaître le gentil Roi. Ils répondent, dans une lettre au ton goguenard et pleine d’insolence, qu’ils résisteront jusqu’à la mort, « l’ayant juré sur le sang de Notre-Seigneur ». Bref, c’est chaud, et il paraît raisonnable de passer la case « Troyes » et de se rendre directement à Reims. Mais Jeanne ne l’entend pas de cette oreille. Elle trouve les mots pour convaincre le Dauphin de préparer l’assaut : les moyens mis en œuvre paraissent alors si impressionnants aux assiégés que les « seigneurs bourgeois », évêque en tête, toute honte bue, viennent faire leur soumission.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans tout le royaume, bientôt suivie de celle que le roi Charles VII a été sacré à Reims. Alors se font de plus en plus nombreux, parmi les Armagnacs et les Bourguignons, ceux qui se résolvent à se ranger à la cause de celui qui incarne la continuité de la France et donc son avenir.

C’est là une des grandes leçons politiques que nous a donnée la « bonne Lorraine » : seul le pouvoir légitime a la capacité de réunir les factions divergentes du pays pour leur permettre de renoncer à leurs réflexes partisans et accepter d’adhérer à une politique visant au seul bien commun. Les armes sont absolument nécessaires pour vaincre l’envahisseur et briser les séditions, mais ce ne sont pas elles qui fondent les lois, qui créent la légitimité. Politique d’abord et, dans l’ordre politique, légitimité d’abord : c’est elle qui précède tout usage de la force.

Il se trouve que, raisonnant de cette manière, Jeanne résumait ce qu’a été et sera encore la construction politique du pays. Nul doute que la leçon reste plus valable que jamais.

[1] Jeanne d’Arc, le procès de Rouen, lu et commenté par J. Trémolet de Villers, Belles Lettres, 2016, p. 88.

 

 

Partagez l'article...
Share on Facebook
Facebook

Auteur de l'article : Christian Tarente

Journaliste
Publication de l'article : 2 août 2020