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Jean d’Ormesson

Jean d’Ormesson - Politique Magazine

Quelques-uns ont été surpris quand un personnage considérable de l’État a qualifié Johnny Hallyday de « héros ». D’autres ont rétorqué qu’ils avaient tort d’être surpris, que « héros », dans la bouche des jeunes, qui ont toujours raison, veut dire maintenant vedette, « people », personne ultra-célèbre et hyper-médiatique. Quoi qu’il en soit, le terme de « héros », dans les deux sens, celui des vieux et celui des jeunes, convient nettement à Jean d’Ormesson, dont la mort a précédé de quelques heures à peine celle de Johnny.

D’abord, Jean d’Ormesson avait d’admirables yeux bleus, d’un bleu clair, lumineux, pétillant, un bleu de lavande illuminée. Quand il était jeune, déjà ces yeux-là faisaient chavirer les âmes sensibles ; mais Jean d’O acquit de l’âge ; ces yeux-là dans son visage étonnamment fripé et adroitement bronzé prenaient un éclat absolument envoûtant. De plus, il parlait bien, avec aisance, d’une diction à la fois aristocratique et familière ; il charmait les plateaux de télévision.

Mais ses vertus héroïques ne s’arrêtent pas là. N’oublions pas qu’il était écrivain. De tous les côtés, on a dit que c’était un grand écrivain, un immense écrivain et on l’a gratifié d’un hommage national, ce qui n’arrive pas à n’importe qui. Des gringalets des lettres comme Proust, Bernanos, Montherlant, Dutourd n’y ont pas eu droit. En fait, grand écrivain, immense écrivain, ce n’est pas assez dire ; ce qu’il faut dire, c’est que c’était un bon écrivain. Il ne cultivait pas les fautes de français, c’était un amoureux avisé de la langue, sa prose était éminemment correcte, il avait l’art d’y produire un charme mélancolique tout droit hérité de Chateaubriand. Le roman qui fit plus pour sa gloire, Au Plaisir de Dieu, transmet au lecteur une nostalgie émouvante et de bon ton. Ce n’était pas donc, pas du tout, un mauvais romancier, loin de là ; il enfonce même quelques prix Nobel français. On a beaucoup dit que c’était un homme cultivé, grand connaisseur du XVIIIe siècle, dont il avait le scepticisme souriant.

Quant à sa pensée, elle était extraordinairement héroïque ; il avait le grand courage de dire oui à tout, d’être adorablement consensuel, redoutablement modéré, de plaire à tout le monde, tout le contraire de ce grand lâche de Léon Bloy ; il fuyait avec vigueur l’originalité et les opinions tranchées. Non content d’être héros lui-même, il incitait ses lecteurs à l’héroïsme : ses éditoriauxn du Figaro, écrit dans un style mou qui n’était pas celui de ses romans, demandaient beaucoup de brave patience pour être lus jusqu’au bout ; seules des personnes d’une bourgeoisie vénérable à l’ancienne et qui avaient besoin d’être confortées dans leurs assurances, y parvenaient.

Dans ses livres, il parlait souvent de Dieu. Pour qualifier son attitude à cet égard, il n’hésita pas à employer un audacieux oxymoron et se définit comme un catholique agnostique. Il a d’ailleurs déclaré qu’il ne prétendait pas à l’immortalité, parce qu’il voulait savoir après sa mort si Dieu et l’au-delà existent ou non, en quoi il s’avançait vaillamment car si Dieu n’existe pas, s’il n’y a rien après la mort, il ne le saura jamais. Mais non, il saura que Dieu existe, puisque Dieu existe.

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Auteur de l'article : Bernard Leconte

Bernard Leconte vient de publier un guide divertissant de Lille qu’il visite avec le Grand Roi sous le titre amusant : Louis XIV, Martine et moi, aux Éditions Les Lumières de Lille. 90 p, 14,90€