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Je suis une légende

– Rien ne fonctionne. Les rues sont pleines de camions chargés de cadavres qu’ils transportent jusqu’à cette effroyable fosse. – Le problème est fort simple, en définitive. Les vents propagent un germe inconnu aux quatre coins du monde, il est extrêmement contagieux et l’épidémie dépasse toute proportion.

N’aurait été le contenu attendu de cette chronique, on croirait un tel échange sorti tout droit de la bouche des sachants infatués du Conseil scientifique de Macron, Philippe et Véran. Il provient pourtant de I’m a Legend (1964), également connu sous son titre américain The Last man on Earth, adapté du célèbre roman éponyme de Richard Matheson qui contribua au scénario. Le synopsis est simple : le docteur Robert Morgan est le dernier rescapé d’une épidémie ayant transformé ses congénères en vampires assoiffés de sang. Chaque jour, il doit survivre dans une ville à l’abandon. Et chaque nuit, reclus chez lui, il doit endurer les plaintes infernales de ces monstres arborant les visages familiers de ses voisins ou amis, qui le traquent inlassablement.

La critique n’a cessé d’éreinter ce film qui, il faut le reconnaître, ne compte pas parmi les chefs-d’œuvre du genre. Bien que produit et tourné aux États-Unis, le film peine parfois à se distinguer de ces quantitatives coproductions dont l’Europe du cinéma-choucroute ou spaghettis fut friande dans les années 70-80 – sans qu’elles débouchassent systématiquement sur des navets. Les acteurs, quasiment tous inconnus, ne brillent guère par leur talent. Toutefois, gravitant telles des comètes en voie d’extinction autour de l’immense Vincent Price (1911-1993), voient-ils immanquablement rehausser leur éclat originellement terne. Même Giacomo Rossi Stuart (passable acteur, mais qui tourna sous la direction d’incontestables maîtres du Giallo italien comme Mario Bava ou Joe D’Amato), qui interprète le rôle d’une goule faisant chaque nuit le siège de la demeure du héros, parvient à tirer son épingle du jeu. Et Emma Danieli surmonte son insipide présence grâce à Price qui sait habilement en tirer le meilleur. Vincent Price a déjà une longue carrière derrière lui. L’on se rappellera sa première apparition en gigolo dans l’inoubliable Laura (1944) d’Otto Preminger, tout comme sa prestation du cardinal de Richelieu dans Les Trois Mousquetaires (1948), bondissant et jubilatoire film de Georges Sydney, sans oublier son rôle magistral d’escroc manipulateur dans Le Baron de l’Arizona (1950) de Samuel Fuller. Même s’il n’éprouvait aucune dilection pour le fantastique, c’est pourtant ce registre qui fera sa gloire, campant des personnages imaginés par les plus grands auteurs du genre tels Poe ou Lovecraft : La Chute de la Maison Usher (1960) de Roger Corman, La malédiction d’Arkham (1963) et Le Masque de la mort rouge (1964) du même ou encore La Mouche noire (1958) de Kurt Neumann.

Outre la présence de Price, notons encore une esthétique brumeuse et eschatologique dont saura probablement s’inspirer Georges A. Romero pour son angoissante Nuit des morts-vivants (1968), devenu un classique parmi les classiques. On osera également un rapprochement avec Le Monde, la chair et le diable (1959) de Ranald MacDougall, dont nous reparlerons bientôt. Je suis une légende connaîtra une autre adaptation avec Charlton Heston en 1971 (Le Survivant de Boris Sagal). Honnête, sans plus, mais amplement préférable à la dispensable version avec Will Smith de 2007.

Film à découvrir séance tenante sur Internet (un malencontreux problème juridique de droits d’auteurs l’ayant fait tomber prématurément dans le domaine public), pouvant remplacer la lecture du génial chef-d’œuvre de Matheson, tant l’adaptation lui est fidèle. Une occasion aussi de méditer sur la fin d’un monde. Serions-nous, à notre tour, devenus des légendes (noires) ?

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Auteur de l'article : Aristide Leucate

Publication de l'article : 24 mai 2020