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IL EST INTERDIT DE NE PAS ADMIRER

Mon oncle Victor, mari de ma tante Euphrasie et père de mon cousin Barnabé, m’a raconté une histoire incroyable. Dans des temps fort lointains, vers 1950-1960, il avait assisté à un concert donné par une immense vedette. En première partie, une jeune débutante essaya quelques roucoulades qui déchaînèrent des huées. La pauvre jeune fille dut s’enfuir de la scène en pleurant et on ne reparla plus d’elle.

De nos jours, une telle mésaventure est complètement inconcevable. On assiste à des représentations ennuyeuses, avec des mises en scène délirantes sans que personne ne moufte, le silence est religieux, le moindre type qui chuchote à sa voisine attire des « chut ! » indignés ; si votre smartphone se met à faire clic-clic, parce que vous le consultez étant donné votre prodigieux ennui, houlà ! les regards féroces qu’on vous jette ! À la sortie, les spectateurs, qui ont vu des comédiens tout nus déclamer en ne sachant pas articuler des textes abscons, arborent des mines satisfaites : ils ont rempli leur devoir culturel.

J’étais avec un ami devant une œuvre de Buren qui faisait penser soit à une cabine téléphonique soit à un urinoir. Et comme nous hésitions à trancher entre ces deux hypothèses, nous nous sommes mis à rire. Une dame très digne, que dans un autre temps on eût qualifié de dame patronnesse ou de chaisière en chef, assistant au spectacle désolant que nous lui offrions, nous dit :

– Messieurs, on ne rit pas quand on ne comprend pas.

J’entrai avec un autre ami dans une exposition d’art. Il y avait là quelques artistes réacs qui s’obstinaient à peindre sur toile. Heureusement, cela représentait, dans des tons gris ou grisâtres, des sortes de dégueulis de quelqu’un qui aurait avalé trop de cendres. L’œuvre portait ce titre : Néantisation. Mon ami dit d’une voix intelligible, mais pas plus :

– C’est une honte d’exposer des inepties pareilles.

Aussitôt un gros baraqué, employé, je crois, par le ministère de la Culture ou quelque chose comme ça, sortit de l’ombre, une ombre religieuse, et hurla :

– Monsieur, gardez vos opinions pour vous. Ne gâtez pas le plaisir et le recueillement des visiteurs.

Il n’y avait personne.

Mon ami répéta froidement ce qu’il venait de dire.

– J’appelle la police, hurla le baraqué.

Nous courûmes, craignant trop le panier à salade.

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Auteur de l'article : Bernard Leconte

Bernard Leconte vient de publier un guide divertissant de Lille qu’il visite avec le Grand Roi sous le titre amusant : Louis XIV, Martine et moi, aux Éditions Les Lumières de Lille. 90 p, 14,90€
Publication de l'article : 21 octobre 2019