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Histoire, justice et politique

Pierre Pucheu

Mon ancien confrère Gilles Antonowicz, qui, après une brillante carrière au barreau, commence une nouvelle carrière d’historien, nous a donné, il y a quelques temps, une très belle biographie de Jacques Isorni. Il publie aujourd’hui, aux éditions du Nouveau Monde, une biographie de Pierre Pucheu, L’Énigme Pierre Pucheu qui est aussi une très belle contribution à l’histoire de France, sur cette période si obscurcie par les passions partisanes qu’est la période 1940-1945.

Pierre Pucheu, garçon brillant, courageux, énergique, profondément doué pour l’entreprise et le commandement, devient l’une des plus fortes personnalités du gouvernement de Vichy, ministre de l’Intérieur, avant de partir en 1942, pour l’Afrique du Nord sans avoir pu convaincre le Maréchal Pétain de faire le même saut pour prendre à Alger, la tête de la contre-attaque contre l’Allemagne, aux côtés des Alliés.

Pucheu qui, à Vichy, a réglé les questions les plus cruciales de ces mois terribles où, après les attentats commis contre les soldats allemands, des représailles massives sont ordonnées par les autorités d’occupation et qu’il a fallu négocier dans un climat d’extrême tension, pour faire reculer les Allemands sur leur décision de fusiller des centaines d’otages, est la bête noire des communistes qu’il a déclaré responsables de ce climat de terreur qu’ils ont délibérément créé. Pour faire oublier leur passé de traîtres et de collaborationnistes, les communistes, entrés en guerre contre les Allemands quand Staline aura rompu le pacte germano-soviétique, emploient des méthodes de la guerre révolutionnaire pour passer « de la Résistance à la Révolution ». Ils ne servent pas la France mais l’URSS. Ils ont été, d’abord, les agents de l’Allemagne, sur ordre de Staline ; ils sont maintenant ses ennemis, toujours sur ordre de Staline. C’est l’URSS leur patronne et non la France. L’opposition entre Pucheu, dont le seul objectif est le service de la France, sans aucune référence idéologique, et les communistes, est absolue.

Or, en 1942, dans la confusion qui règne à Alger après l’assassinat de l’Amiral Darlan, représentant du Maréchal, les communistes, sont les mieux organisés pour s’imposer dans le gouvernement provisoire de la République française. Pucheu a demandé à Giraud, général cinq étoiles, qui apparaît comme l’homme fort, de l’accepter à n’importe quelle place dans son armée. Il est capitaine de réserve mais il veut bien servir comme simple soldat. Ce qu’il veut, c’est servir. Giraud accepte, à condition que Pucheu ne fasse aucune publicité et prenne un nom d’emprunt. Mais Pucheu, qui est devenu Perrin, ne peut passer inaperçu. Dès son arrivée au Maroc, il est reconnu, dénoncé. Giraud fait marche arrière et l’assigne à résidence dans le sud saharien.

Puis, au lieu de lui donner un uniforme et de l’enrôler, fût-ce comme simple soldat, il le livre aux « Autorités algéroises ». Pucheu, incarcéré, est jugé par un Tribunal composé d’urgence pour le condamner à mort, sous une incroyable pression de ceux qui font l’opinion.

De Gaulle « l’assure de son estime », par le biais de son avocat, mais le fait fusiller.

On lira, avec émotion, le récit sobre, tragique et magnifique, de son exécution. Le condamné commande lui-même le peloton d’exécution après avoir renvoyé les généraux qui l’avaient condamné et que la loi obligeait d’être présents : « Dehors, les salopards étoilés ! ».

En reprenant cette page d’histoire, on ne peut s’empêcher de songer à ce qui aurait pu être autre chose que cet effroyable gâchis. Dans la défaite et l’adversité, la France a trouvé des fils héroïques, intelligents et habiles, pour la servir et protéger les Français. Il y eut dans les deux premières années du gouvernement de Vichy un véritable sursaut national. La division, le démon de la guerre civile dont les communistes ont été les artisans diaboliques, ont transformé cette expérience en une épouvantable confusion. De Gaulle, seule tête politique, avait trop besoin d‘eux à l’intérieur, et de Staline, à l’extérieur, pour asseoir son ambition.

C’est ce qu’il a appelé, dans l’assassinat judiciaire de Pucheu, « la raison d’État ». Et la joie de la Libération a été ternie par le retour de la guerre civile…

Gilles Antonowicz, avec une maîtrise parfaite d’avocat qui n’avance rien sans une preuve et d’historien qui sait recouper ses sources, dénoue les fils de cet écheveau et montre l’ampleur de cette tragédie où les fusillés pour trahison sont souvent les héros. C’est incontestablement le cas de Pierre Pucheu.

Un beau travail au service de la mémoire, de la vérité et de la France.

L’Énigme Pierre Pucheu, Gilles Antonowicz, Editions du Nouveau Monde, 422 pages, 22 €

 


Jean Bastien-Thiry

Olivier Sers à qui me lie une amitié née de notre fréquentation du Lycée Janson-de-Sailly, et de son père qui fût mon professeur de lettres classiques, en classe de troisième, mais aussi de nos années de faculté et de barreau, mais encore de l’étude attentive qu’il a bien voulu faire de mon procès de Rouen, à qui il a donné une très belle préface, publie, aux éditions Pardès, dans la collection Qui suis-je ? un Jean Bastien-Thiry que tout Français devrait avoir dans sa bibliothèque.

L’auteur paie une dette envers celui qui fut, clandestinement, son chef, de février 1962 à son arrestation – celle d’Olivier Sers – dans la préparation des onze tentatives d’attentats que ce travailleur acharné – Bastien- Thiry – a menées pour débarrasser la France de Charles de Gaulle.

Le très jeune et très brillant ingénieur et officier avait une idée simple. Les idées simples sont généralement les meilleures. Il l’a exposée dans sa Déclaration lors de son Procès, qui lui valut d’être fusillé. Le responsable de l’abandon de l’Algérie, qui aboutira à une guerre civile, en Algérie, puis plus tard, en Métropole, c’est De Gaulle. Plutôt que de multiplier les attentats et les actes de guerre entre Français, en Algérie et en France, il faut se débarrasser du Responsable. « Un peu de sang en a épargné beaucoup », disait Richelieu quand il refusait la grâce des deux jeunes nobles qui avaient bravé, devant la grille du Roi, son interdiction des duels. La mesure, apparemment fut radicale. Bastien-Thiry n’était pas Richelieu, et De Gaulle avait la baraka. L’Algérie souffrit sa guerre civile, et la France se prépare, un demi-siècle après, à subir les conséquences de ses actes. « Tel qui se sauve comme simple particulier peut se damner comme magistrat », disait encore Richelieu méditant sur la responsabilité des chefs d’État. Leurs actes leur survivent et les nations paient la facture. Olivier Sers, avec la précision d’un avocat qui sait lire un dossier, et le cœur resté jeune d’un homme qui admire son chef, nous dit d’où vient, historiquement et géographiquement, ce jeune Lorrain magnifiquement doué qui avait tout pour réussir une vie selon le monde, mais que sa passion de la France et son besoin de servir ont conduit à la plus haute tragédie. La mort de Jean Bastien-Thiry est une page de gloire. Je laisse la parole à son biographe.

« Qui fut Jean-Bastien-Thiry ? Un orphelin de mère élevé dans une famille recomposée à la foi chrétienne fervente, qui voulait s’accomplir dans la perfection et s’affirmer par une surenchère de rigueur. Un collégien boulimique de lectures. Un polytechnicien farceur. Un bon mangeur. Un scout toujours prêt à servir, brancardier sous les bombardements, précepteur relecteur dans ses années d’études, le logeur bénévole d’une famille africaine dans la rue. Un chercheur qui trouve. Un marchand d’armes qui voulait risquer sa vie.

Un ingénieur de marque, comploteur à mi-temps. Un pilote d’essai. Un amoureux fervent et fidèle. Un père affectueux. Un brave type. Le fils d’un vieil Horace. Un grand bourgeois qui eut pu être duc renté et choisit de mourir dans la peau sèche d’un rebelle de l’honneur. Un condamné à mort. « la seule distinction qui ne s’achète pas », disait Mathilde de la Mole, mort avec la joie d’un Guy de Larigaudie, héros de 1940, ou d’un Jacques Fesch guillotiné en 1957 et en instance de béatification. Un ami des opprimés. Un juste qui pensait juste. Le dernier Résistant de France.

Bastien-Thiry avait quelque chose de romantique. « Ce sera un bon martyr », déclare De Gaulle à Peyrefitte deux jours après son exécution. On imagine mal plus cynique. Il faut le lire pour le croire. Qu’attend la France pour le prendre au mot ? »

Jean Bastien Thiry, Olivier Sers, Editions Pardès, 128 pages, 12 €

 

 

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Auteur de l'article : Jacques Trémolet de Villers

Avocat