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FRANÇOIS TRUFFAUT, CRITIQUE MAJEUR

Le cinéaste commença par être un critique pertinent, perspicace et acide. Ses articles, bien au-delà du commentaire brillant des films, sont une leçon de cinéma.

Le critique François Truffaut n’aurait-il pas été nettement plus important que le cinéaste du même nom qui lui succéda ? Certains des plus anciens cinéphiles, qui découvrirent le “jeune Turc” des Cahiers du cinéma dès son éclosion en 1953, l’affirment ; surtout ceux, Philippe d’Hugues en tête, qui le suivirent ensuite assidument dans Arts cinq ans durant. L’antienne selon laquelle le réalisateur des 400 coups et du Dernier Métro fut relativement tiède, sinon quelque peu étriqué, à tout le moins plus classique que novateur, par rapport à l’intrépide pourfendeur de la « qualité française » des Autant-Lara, Cayatte et Delannoy, voire même Clouzot ou Duvivier, fut alimentée par le recueil d’écrits que Truffaut lui-même avait publié en 1975 (Les Films de ma vie), et plus encore dans un recueil posthume de 2008 (Le Plaisir des yeux)¹. La large place faite aux textes de Truffaut dans l’anthologie Arts. La culture de la provocation. 1952-1966² confirma que sa réputation de critique impétueux et clairvoyant n’était pas usurpée. Ce diagnostic est amplement renforcé par la publication de plus de 400 pages présentées et annotées de manière aussi fine qu’érudite par l’historien Bernard Bastide, sélectionnées parmi la somme bien plus considérable encore des articles de Truffaut dans l’hebdomadaire de la droite littéraire.

D’aucuns fustigeront le mastodonte Gallimard, qui se montre singulièrement chiche par rapport à des éditeurs plus confidentiels présentant quasi simultanément des éditions intégrales d’auteurs moins célèbres et “commerciaux”, le cinéaste et théoricien Jean Epstein³, ainsi que le mentor de Truffaut, le plus prestigieux des critiques d’après-guerre, André Bazin⁴. Regrettons pour notre part que certains dessins qui accompagnaient les textes dans le journal dirigé alors par Jacques Laurent ne soient pas reproduits, par exemple l’illustration de Siné pour l’un des pamphlets les plus fameux de Truffaut, Les sept péchés capitaux de la critique (6 juillet 1955). Tel ou tel choix pourra aussi être contesté : aucune de deux attaques contre le John Ford de La Prisonnière du désert ne serait ainsi de trop, aussi surprenantes qu’elles paraissent aujourd’hui⁵, si n’était absent tout texte sur un metteur en scène que Truffaut proclamait bien supérieur, Raoul Walsh (sur Le Cri de la victoire, notamment).

Un critique minutieux

Trêve de pinaillage : quand un aussi fort volume vous passionne quasiment de bout en bout, vous donne envie de voir tant de films, ou de les revoir à la lumière d’analyses élaborées par un maître à l’œil et à la plume plus perçants que les vôtres, il serait mesquin de mégoter. Plus que les sentences péremptoires et venimeuses qui lui valurent l’ire des réalisateurs et producteurs, des organisateurs et jurys du festival de Cannes, ainsi que de ses confrères critiques, brocardés sans ménagement, parfois avec mauvaise foi, frappent la longueur des chroniques que Truffaut publiait dans un hebdomadaire culturel, la liberté dont il disposait et la méticulosité avec laquelle il décortiquait les films. Il était connu, en particulier depuis l’exploitation de ses archives par son biographe Antoine de Baecque, que le pamphlet qui fit la gloire précoce du protégé de Bazin, Une certaine tendance du cinéma français, avait fait l’objet, afin de s’imposer avec éclat en janvier 1954 dans les Cahiers du cinéma, d’une patiente maturation et d’une écriture ciselée, reposant sur une documentation soigneusement préparée – quitte à employer des moyens modérément loyaux, à l’instar de la manœuvre ayant permis à Truffaut de se procurer auprès de Pierre Bost un scénario que celui-ci préparait avec Jean Aurenche, afin de mieux pourfendre leurs procédés d’écriture (épisode dont Henri Jeanson a fait le récit courroucé dans son Petit dictionnaire de feu la nouvelle vague, charge aussi savoureuse que délicieusement perfide, quoique remplie d’une acrimonie tonitruante, parue en 1964 dans un numéro spécial du Crapouillot sur le cinéma).

Malgré le rythme très soutenu auquel Truffaut s’astreignait dans Arts, où il publiait jusqu’à trois ou quatre textes par semaine alors même qu’il en donnait parallèlement à La Parisienne et au Temps de Paris (entre autres), frappent leur précision et leur acuité, ainsi que leur qualité d’écriture, aussi dépourvue d’afféterie que riche en formules claquant comme des axiomes. La majeure partie des comptes rendus de Truffaut demeurent des modèles du genre, que ce soit pour louer l’adaptation d’une œuvre littéraire (Le Journal d’un curé de campagne de Bresson) ou la fustiger (Le Rouge et le Noir d’Autant-Lara), pour percevoir à chaud les ressorts d’une starification (les mythes Bogart, Dean ou Monroe) ou pour rendre compte de la manière dont le style de deux cinéastes, à partir d’une même œuvre de Zola, génère une appréhension et par conséquent un sens divergent : « La Bête humaine [de Jean Renoir] était fait de plans longs et de scènes courtes, Désirs humains [de Fritz Lang] est tout de plans courts et de scènes longues, d’où un rythme absolument différent. » Le culot d’un jeune homme se présentant comme un expert, alors qu’il n’avait pas encore fait ses preuves, son expérience se limitant à assister Roberto Rossellini et à réaliser quelques courts métrages, ne pouvait que passer pour de l’outrecuidance aux yeux des réalisateurs auxquels il faisait la leçon. Pour autant, la lecture de ce volume ne donnera pas seulement plus de plaisir à un aspirant cinéaste que la vision de la plupart de leurs films, elle lui insufflera un sens du septième art plus sûr que tout ce qu’il pourrait apprendre dans n’importe quelle école de cinéma.

Que l’ironie de Truffaut se manifestât à l’encontre de « ce qu’il y a de plus enfantin au monde », les « Américains de gauche » à la Jules Dassin, plutôt qu’à l’égard du Sacha Guitry de Si Versailles m’était conté n’est-elle pas la preuve ultime de son indéniable perspicacité ?

Par Fabrice d’Arcy

 

  1. Tous deux disponibles chez Flammarion, le premier venant d’être réédité
  2. Textes réunis et présentés par Henri Blondet, Paris, Éditions Tallandier, 2009, p.115-175.
  3. Écrits complets, volumes 1 (1917-1923) et 2 (1920-1928), dir. Nicoles Brenez / Joël Daire / Cyril Neyrat, Editions de l’œil, janvier et mai 2019, 512 et 320 p.
  4. Écrits complets, édition établie par Hervé Joubert-Laurencin, Paris, Éditions Macula, décembre 2018, 2 volumes sous coffret, 2848 p.
  5. Truffaut révisa son opinion sur le « plus surestimé des cinéastes de seconde zone », devenu dans Les Films de ma vie un « Renoir américain ».

 

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Auteur de l'article : PM