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Feue la Révolution française

La France ayant pris l’habitude de croire qu’elle est née en 1789, ce que lui rappellent sans cesse les politiques de tous poils et les intellectuels de toutes plumes, raconter ses origines est un exercice hautement politique auquel se sont livrées avec passion des générations d’historiens. Il est vrai que la France universaliste, interventionniste, prophète de la liberté et des droits de l’homme, autoritaire et égalitaire, est née du creuset de 1789 – et ce baptême explique tous les errements qui suivirent.

Antonino De Francesco se penche avec talent sur le creuset et remarque à quel point 1989 fut son triomphe et son poison : la France avait basculé dans l’Europe, et l’Europe avait basculé dans la repentance. La Révolution devenait – et c’est exact… – la matrice d’une France étatiste, impérialiste, raciste, robespierriste, communiste – et antiparlementaire. Les historiens ne forgeaient plus les outils pour exalter la Nation française (justifiant en permanence toutes les horreurs de la Révolution) ; puisant dans la geste révolutionnaire toutes les raisons pour être progressiste, ils se sont mis à instruire le procès de la société française. Le patriotisme national était devenu suspect (identitaire !), les révolutionnaires furent les victimes, et la Révolution s’est dissoute, désacralisée, moment parmi d’autres, soubresaut parmi d’autres. La déconstruction dévore ce qui l’a enfantée.

Francesco, qui a tout lu (mais ne parle “que” de trois-cents ouvrages sur les milliers qui fleurirent), évoque à plusieurs reprises les lectures étrangères de la Révolution (américaines, anglaises, allemandes), passionnantes puisque s’écartant assez souvent des canons français en vigueur : pas de bloc révolutionnaire intègre et compact, peu de marxisme, et une remise en cause du caractère populaire de la Révolution, par exemple. L’ouvrage est remarquable car, reprenant sans cesse les mêmes événements au prisme des lectures clairement idéologiques, et assumées comme telles, des différents historiens, il montre à quel point la définition de l’objet historique et de la méthode d’analyse aboutit à produire une multitude d’histoires qui tournent lentement autour d’un noyau obscur en en donnant à chaque fois une vision nette mais partielle, chacun s’efforçant d’imposer son point de vue comme le seul valable, comme si une photographie rendait vraiment compte de la totalité d’une sculpture ; justifiant au passage les propres interprétations des lecteurs qui, croisant les sources, peuvent prendre de la distance avec la doxa du moment, et justifiant, surtout, qu’on ne (re)sacralise pas la Révolution. n PM

Antonino De Francesco, La Guerre de deux cents ans – Une histoire des histoires de la Révolution française. Perrin, 2018, 448 p., 25 €
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Auteur de l'article : PM