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Épopées aériennes

En 1783, les Français s’élèvent dans les airs. La conquête de l’espace vient de commencer avec un coq, un canard, un mouton, du papier et de l’air chaud. Un tableautin quasi impressionniste nous montre la petite nacelle qui flotte au-dessus de la foule. Les bêtes sont sauves, les hommes s’élancent bientôt. En 1884, ils arrivent à se diriger : le dirigeable La France effectue le premier vol en circuit fermé, en étant capable de revenir à son point de départ. Les trente-trois mètres de sa nacelle surplombent les travées. En 1908, ils volent, enfin : Farman, à Issy-les-Moulineaux, contrôle sa trajectoire et boucle le premier kilomètre en circuit fermé. On voit l’engin, improbable assemblage de fétus et de fils.

Le musée de l’Air et de l’Espace, au Bourget, raconte cette épopée, loin d’être terminée. Dans l’ancienne aérogare art déco, qui vient d’être restaurée, les collections suivent pas à pas l’aventure qui consiste à domestiquer les airs comme on avait domestiqué les mers. Ce qui commence comme une fête XVIIIe siècle se termine, à l’autre bout du bâtiment, de manière très XXe, par la naissance de l’aviation civile commerciale, efficace moyen de recycler toute l’industrie de guerre.

Le musée est évidemment riche d’engins, authentiques pour la plupart, certains reconstitué ; une vitrine aligne les carabines et mitrailleuses embarquées; une station mobile produisant de l’hydrogène et la nacelle arrière du dirigeable allemand LZ 113 (attribuée à la France au titre des dommages de guerre…) imposent cette esthétique nouvelle de la mécanique sans grâce et toute en puissance. La surprise vient de l’abondance et de la qualité des autres œuvres : beaucoup de tableaux documentent cette histoire, depuis les vues romantiques du Géant, aérostat formidable imaginé par Nadar, vues peintes par son frère jusqu’aux scènes militaires colorées de Maurice Busset, racontant les terrains d’aviation vus du sol.

Les aéronefs, immobiles et pimpants, sont presque moins réels que les représentations des ballons, avec ces affiches qui proclament en caractères énormes les vertus du « grand ballon captif à vapeur » permettant d’admirer « PARIS LA NUIT » ou celles de la Dynamiteuse des airs, « Ballon Militaire à air chaud, surchauffé et à détente variable », qui monte et descend à volonté, « sans gaz ni lest » ; moins réels que les incroyables Grandes manœuvres militaires de Devambez, montrant le sol en perspective plongeante, vu d’un avion militaire. Mais la vitrine rassemblant bombes larguées à la main et fléchettes d’acier balancées par poignées, ou celle où les aviateurs, hébétés par les conditions inhumaines de vol (carlingue ouverte, pas de chauffage, rythme trépidant), nous regardent, viennent donner au Caudron G.4 ou au Junkers J-9 leur poids d’humanité.

C’est un regard anthropologique et artistique qui est posé sur l’aviation et l’imaginaire aérien, de leur lente bascule de l’exaltation scientifique à glorification de la machine, la guerre servant de maléfique révélateur pour prouver à l’homme que sa conquête est complète puisque désormais il peut tuer dans les airs comme ailleurs. La planète est définitivement domestiquée.

Musée de l’Air et de l’Espace. 3 esplanade de l’Air et de l’Espace, 93350 Le Bourget.

 

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Auteur de l'article : Richard de Sèze

Publication de l'article : 26 février 2020