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De l’icône aux idoles

D’un certain point de vue, l’œuvre philosophique d’Olivier Rey, déjà riche et variée, peut être lue comme un vaste commentaire de la célèbre phrase de Chesterton : « Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles ». Dès son Itinéraire de l’égarement en 2003, il s’interrogeait, entre autres, sur les racines chrétiennes de la science moderne, et le rôle de cette dernière dans le nihilisme contemporain. Thème repris dans un ouvrage plus récent, Leurre et malheur du transhumanisme, en 2018. Plus proche de nous encore, son « tract » paru chez Gallimard en juin dernier, L’idolâtrie de la vie, où il montre comment la valorisation chrétienne de la vie, coupée de sa subordination à la transcendance, est devenue une hantise de la mort telle que le monde entier décide de se confiner à cause d’une épidémie pourtant très peu létale. Et voilà qu’Olivier Rey s’intéresse maintenant à l’histoire de l’image en Occident, afin de comprendre comment nous en sommes arrivés au raz-de-marée pictural d’aujourd’hui, à cette situation où nous ne voyons plus le monde qu’à travers des photos et des écrans. Or sa thèse, ici aussi, est qu’on ne peut comprendre notre présent qu’en le regardant depuis notre passé chrétien. « S’imaginer définitivement quitte de la religion, ce n’est pas en être effectivement quitte, c’est plutôt s’interdire d’en mesurer l’héritage ». Non que le christianisme soit la « cause » du monde contemporain, mais plutôt ce qui l’a rendu possible, et ce qui, peut-être, pourra nous en sauver.

En quoi donc le christianisme a-t-il abouti à notre rapport actuel à l’image ? La généalogie est longue et sinueuse, mais l’on peut en résumer les grandes lignes. Le dogme de l’Incarnation a permis, non sans moult querelles théologiques que détaille l’auteur, de développer un art sacré que les deux autres monothéismes, iconoclastes, ont refusé. Puis au sein même de la chrétienté deux voies se sont dessinées, « l’icône orientale qui invite à tourner son regard vers le monde transfiguré, la peinture religieuse occidentale qui invite à percevoir l’ici-bas comme appelé à la transfiguration ». C’est cette attention à l’ici-bas qui va lentement mener au naturalisme, lequel n’a pas d’abord « procédé d’une émancipation de la terre par rapport au Ciel, mais plutôt de la faculté de la terre à témoigner du Ciel ». Néanmoins, « au fur et à mesure que, la technique des peintres se raffinant, on s’habitua à voir le monde virtuosement représenté, on considéra cette représentation en tant que telle, en oubliant ce qu’elle venait célébrer ». Et l’on passe ainsi de l’art sacré à la sacralisation de l’art. Les peintres sont glorifiés, les toiles sont adulées, mais, comme l’avait compris Léon Bloy, plus personne ne prie devant. « On prie le Christ ou la Vierge, non le Christ de Grünewald ou la Vierge de Raphaël ». Or l’art, quand il ne s’abreuve plus à la source de la transcendance, ne puise son inspiration que dans la seule ambition de l’artiste, et n’a plus pour modèle qu’un monde désenchanté enlaidi par l’industrialisation, finit par s’épuiser. Il ne subsiste plus, paradoxalement, que grâce au prestige des œuvres du passé, au sentiment diffus qu’une présence se cache dans les images. Une présence qui a disparu de nos vies, qu’on peine à retrouver dans les productions artistiques actuelles, qu’on cherche en vain à capturer sur les écrans de nos téléphones à toute occasion, mais qui nous attend, paisiblement, dans les œuvres d’hier, si nous réapprenons à l’y déceler. « Les maîtres du passé savaient ce qu’ils faisaient en réalisant dans leurs ateliers des images qui dureraient des siècles : ils les faisaient pour nous. »

Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ, Olivier Rey, Éditions Conférence, 2020, 312 p., 25 €
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Auteur de l'article : Olivier de Lérins