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À contretemps L’actualité dans l’âtre des grands penseurs…

La société totalitaire ou l’achèvement de l’homme unidimensionnel

En 1964, le philosophe allemand Herbert Marcuse (1898-1979) publia aux États-Unis, où il résidait déjà depuis 1940 comme citoyen américain, L’Homme unidimensionnel – paru en France en 1968 –, un livre majeur qui irriguerait – bien que ses continuateurs, occultant le diagnostic qu’il posait, aient exclusivement privilégié la part utopique de son œuvre – tout le courant contestataire qui traversait alors le monde occidental.

Intellectuel marxiste proche de l’École de Francfort, influencé par Hegel, Freud, Heidegger ou Louis Dumont, Marcuse décrivait l’avènement d’une société bloquée dans une certaine idée du bonheur, elle-même entée sur une conception fausse de la liberté. Nouvel avatar de la servitude volontaire, la société moderne enfermerait l’homme sous le joug de la satisfaction de l’entièreté de ses besoins, y compris – et surtout – les plus frivoles, sous les apparences mensongères de son émancipation individuelle.

Désintégrer l’individu dans le consumérisme de masse

Ainsi intégré dans le consumérisme de masse, l’individu se désintégrerait corrélativement. Aveugle à tous les mécanismes de contrôle politique, économique et social qui régenteraient sa vie, il consent volontiers à son asservissement au système capitaliste – que Marcuse appelle « société industrielle avancée » –, cette illusoire « société d’abondance » théorisée en 1958 par l’économiste américain John K. Galbraith, en en intériorisant tous les supposés bienfaits. L’homme serait donc heureux et cette joie euphorique – mais éphémère, qui demande sans cesse à se renouveler, les adjuvants du système que sont la publicité et le marketing ravivant artificiellement les couleurs du désir –, conditionnée par un langage d’autant plus appauvri qu’il est restreint à l’unique opérationnalité des choses qu’il désigne – en cela, la phraséologie dominante évacuant les concepts, leur complexité et leur historicité, se livre à « une réduction de la syntaxe [qui] empêche le développement du sens en créant des images fixes qui s’imposent avec une concrétude imposante et pétrifiée » –, constitue la meilleure garantie de pérennité du système qui repose sur le statu quo.

S’installe alors un conformisme considéré par l’immense majorité des individus comme le gage d’une liberté en acte, lors même qu’elle ne serait, en puissance, que l’hypothétique et inaccessible promesse de la seule libération réellement transgressive. En ce sens, Marcuse a pu employer le terme, pourtant strictement connoté par ailleurs, de « totalitarisme », lequel « n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste, [mais] aussi une uniformisation économico‑technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général ». Une telle société, apparemment « ouverte » – ainsi que le proclament d’ailleurs ses zélateurs macroniens –, est pourtant close sur elle-même, « close parce qu’elle met au pas et intègre toutes les dimensions de l’existence, privée et publique ». Sa critique sociologique ne peut conduire, logiquement, qu’à récuser la démocratie comme mode sincère de légitimation politique, le politique étant lui-même enrégimenté au service du système techno-capitaliste :

La démocratie consolide la domination plus fermement que l’absolutisme ; liberté administrée et répression intellectuelle deviennent des sources sans cesse renouvelées de productivité.

La rébellion des Gilets jaunes eût pu constituer une manifestation valable du « Grand Refus » marcusien, si elle n’avait contenu en elle-même ses propres limites. Marcuse lui-même avait pleinement conscience que « l’opposition [au système] devait frapper de l’extérieur » et encore remettait-il cette « seule exigence vraiment révolutionnaire » entre les mains d’un lumpenprolétariat sui generis composé des parias, des chômeurs, « des autres couleurs », etc. Mais les Gilets jaunes, à leur corps défendant – victimes consentantes –, sont trop intégrés au système pour qu’ils puissent s’ériger efficacement en opposants au système. Insuffisamment affranchis de la pensée unidimensionnelle, le système se charge de leur rappeler qu’ils ne peuvent échapper à leur destin faustien d’agent contrôlé du système technologique et économique.

Par Louis Soubiale

 

Illustration : Herbert Marcuse en train de forger le concept de « désublimation répressive ».

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 8 décembre 2019