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Au-delà des convictions : la radicalisation

La radicalisation -et la radicalité qui s’ensuit- procède-t-elle seulement, comme on en a fait l’hypothèse dans l’article précédent, de la soumission à des vérités qu’on tient pour indépassables, sans même prendre le soin de les examiner ? La radicalisation est bien le fruit de la servitude. Ne peut-elle être liée aussi à l’expression de convictions fortes donnant à l’individu l’impression d’être « une force qui va », pour reprendre l’expression de Victor Hugo ?

Le héros romantique au Moi intransigeant nous fournit la matière de notre réflexion. Dans Lorenzaccio, le personnage éponyme de Musset s’est forgé une conviction qui est le vecteur de sa jeune existence : il doit tuer le tyran. Il sera le nouveau Brutus. Lui qui est pétri de références littéraires, il en a la révélation lors de la nuit qu’il passe au Colisée. Il s’illustrera sur la scène du monde, et en particulier à Florence où règnent les Médicis, en assassinant Alexandre : l’histoire qu’il lui est donné de vivre devient alors le laboratoire idéal de l’expression de son moi. Au lieu que l’histoire est d’ordinaire le lieu où nous apprenons à nous accommoder des choses, à prendre du recul par rapport à la vision que nous nous faisons du monde, l’histoire, l’histoire vécue, devient ici l’occasion de traduire l’absolu. La radicalisation du héros consiste bien dans l’aspiration du héros à réduire la dichotomie qui existe nécessairement entre l’idée et le monde. Le monde ne correspond pas nécessairement à ma vision : qu’à cela ne tienne, c’est ma vision que je veux faire triompher. C’est le drame qu’il est donné de vivre à Lorenzaccio et qui fait l’humanité et la profondeur du drame de Musset.

Lorenzo ne trouve en effet aucune raison de tuer Alexandre. Certes, cet homme inspire le dégoût : c’est un débauché, un Don Juan de bas étage qui, en politique, comme en amour ne prend pas de gants et les nombreux citoyens de Florence qu’il a bannis en ont fait l’expérience ; mais Lorenzo éprouve à le côtoyer une certaine sympathie pour lui : il ne lui a fait aucun mal.

Certes, mais à son contact, Lorenzo s’avilit : d’avoir donné le change au duc, en l’accompagnant dans la débauche, Lorenzo souffre de donner une image de lui-même qui ne correspond pas à celle du sauveur politique qu’il estime être. C’est la raison pour laquelle, seul l’assassinat du duc, programmé tout au long de la pièce, permettra à Lorenzo de se prouver à lui-même qu’il reste dans son être, dans « ce lendemain d’orgie » qu’il est devenu à ses propres yeux, un principe intact que sa propre histoire n’a pas réussi à polluer.

Si l’on résume, Musset nous donne à comprendre comment la radicalisation peut advenir chez les êtres de conviction : lorsque, au nom de la conviction qui m’anime, je n’entends tirer aucun parti de l’histoire qu’il m’est par ailleurs donné de vivre, je suis sur la voie de la radicalité. Si de surcroît, je sens qu’au fond, je dois rester, coûte que coûte, fidèle au dessein que je veux servir, sous peine de déchoir à mes propres yeux, je suis sur une voie qui permet de comprendre que lorsque la conviction met en jeu la question de l’identité et du salut personnel, il y a lieu de se demander ce qui pour finir me fait agir : s’agit-il de faire triompher une idée qui transcende l’histoire et dont la valeur est indiscutable ou s’agit-il surtout de m’accomplir à travers elle ?

Chez Lorenzaccio, les choses restent à dessein mêlées : certes Alexandre est un tyran infâme dont il faut débarrasser Florence mais il n’est surtout que le prétexte permettant à Lorenzo de s’illustrer sur la scène de l’histoire.

Mais alors si les convictions fortes nous exposent à ces dérives psychologiques mortifères, faut-il se méfier des convictions ? C’est la question que nous envisagerons dans l’article suivant.

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Auteur de l'article : Edouard de Saint-Blimont

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