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Architectures, laideurs et coûts

La laideur en architecture, dans l'esprit du public, réside principalement dans la forme, le design. Comparer un simple immeuble haussmannien, fût-il le plus conventionnel, avec un immeuble moderne des années 70 suffit à s'en rendre compte.

Or la forme, le dessin, l’ornement, les styles, ne sont pas tout. Dans les villes où subsistent nos tissus historiques, nombre d’immeubles mineurs considérés comme un précieux patrimoine comportent en fait peu voire aucune décoration. Les maisons médiévales en bois de Strasbourg, de Rouen en sont souvent dépourvues ; les vieilles façades en brique d’Amsterdam sont extrêmement sobres. À Paris, le style XVIIe siècle et ses façades ventrues caractéristiques, dont le quartier du Marais est représentatif, compte maints exemples de décoration très sommaire voire inexistante. Et qu’y a-t-il de plus répétitif que la partie Percier et Fontaine de la rue de Rivoli, percée du même arc, reproduit à l’infini sur un kilomètre ?

Ce sont les matériaux qui influencent autant l’aspect extérieur et la beauté d’un bâtiment que sa forme. La physique de l’édifice elle-même dépend des matériaux et de leur mise en œuvre : la forme d’une église romane n’a rien d’arbitraire, elle résulte essentiellement des contraintes des matériaux.

Le mensonge du coût

Hélas il est souvent allégué que ces techniques, ces matériaux et ces maçonneries anciennes coûtent cher, et que pour cette raison ils sont surclassés par le béton armé, l’acier et la préfabrication. C’est faux. Rien n’empêcherait, techniquement et financièrement, un programme actuel d’être aussi beau qu’une ville historique.

Commençons par un mot sur le béton car, dans l’imaginaire collectif, le béton est tenu comme le principal responsable de la laideur de l’architecture moderne. Le béton n’a pourtant aucune vocation intrinsèque à la laideur. C’est un matériau fort ancien, l’opus caementicium des Romains, mélange de sable et de ciment servant de liant, mis en œuvre par moulage ou banche. On ne saurait donc faire plus naturel. Même quand il s’agit de béton armé.

Le 1 rue Danton, par exemple, remarquable édifice de 1892 traité dans un style néo-Renaissance libre, rappelant de nombreux immeubles industriels de la rue Réaumur, est tout en béton armé. Il n’y a donc aucune raison de proscrire le béton en soi. Néanmoins, les qualités esthétiques de la pierre, du bois, de la brique ou d’autres modes traditionnels de construction restent supérieures. Or on rechigne à les utiliser pour de prétendues raisons de coût. Est-ce justifié ?

Commençons par le roi, pour ainsi dire, des matériaux traditionnels, la pierre de taille. Il est courant de penser que la pierre de taille est un matériau devenu trop coûteux pour les besoins actuels. Que c’est beau, certes, mais cher.

Le Musée des Vins de Patrimonio, en Corse, remarquable réalisation de Gilles Perraudin entièrement construite en pierre. http://www.perraudinarchitectes.com/projets/mavin/mavin.html

La pierre de taille, belle et économique

Une agence pionnière, Eliet & Lehmann, a démontré la faisabilité des programmes collectifs en pierre de taille massive pour un prix très bas. Ils ont ainsi pu réaliser 49 logements à Hérouville Saint-Clair (Calvados) pour 4,2 millions d’euros, et 16 logements à Bry-sur-Marne (Val-de-Marne) pour 1,9 million avec de la pierre extraite de la carrière de pierre calcaire de Noyant à Septmonts (Aisne). 4,2 millions pour un projet de 4578 mètres carrés met le mètre carré à un peu plus de 1 000 euros. Rappelons que le prix moyen du logement social en France est de 2 200 € le m2, donc supérieur à celui de ces réalisations.

L’architecte Jean-Christophe Perrodo, à Bordeaux, a réalisé un immeuble en pierre de taille pour 1 900 euros le mètre carré. Plus cher que le précédent, il reste en dessous de la moyenne. L’opération comprend 21 logements.

À Patrimonio, en Corse, l’architecte Gilles Perraudin a réalisé pour la municipalité un très beau bâtiment moderne en pierre de taille massive (et en bois), un musée du Vin et une académie de guitare. Il a utilisé des blocs de calcaire de 60 cm d’épaisseur et des charpentes en pin de la région. Là encore, le prix au mètre carré (2 000 €) est tout à fait dans la moyenne. Autrement dit, l’argument du prix de la pierre de taille n’existe pas. On pourrait construire des immeubles aussi beaux que ceux du boulevard Saint-Germain sans surcoût réel.

Entièrement construit en matériaux traditionnels, ce Palais de justice combine deux types de maçonneries (pierre de taille pour le soubassement et les chaînages, brique pour les étages 2 et 3) avec un mode de construction traditionnel et économique : hourdage de torchis (chanvre, par exemple) et charpentes en bois (colombages). Prix estimé de la construction: 1 500 € le m2 (Valentin Fiumefreddo).

Autre matériau de qualité, la brique.

Matériau le plus ancien, son bel effet saute aux yeux. Dans les « pays de brique », comme l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique ou le nord de la France, de nombreux bâtiments modernes sont à peu près buvables par le fait qu’ils sont en briques ou revêtus de brique.

Comparer les prix de la brique et du béton c’est arbitrer entre le double coût des outils de coffrage et du ciment, sachant qu’un ouvrier maçon seul suffit à manipuler une banche, et celui de la brique, qui demande en revanche une importante manutention. En résumé, la brique coûte moins cher que le béton banché, mais demande plus de main d’œuvre. On estime qu’un mur en béton banché va coûter environ 100 € le mètre carré et un mur de briques à alvéole verticale porteur environ 50-60 € /m2.

La brique n’a rien d’un matériau de luxe. L’Italie est, par exemple, le premier producteur de brique en Europe. Il y a plus de 200 carrières d’argile dans ce pays. L’industrie de la terre cuite y est très importante pour des raisons historiques évidentes.

En Allemagne, la brique porteuse est bien plus fréquemment utilisée qu’en France et le leader mondial de la brique en terre cuite, Wienerberger, est allemand. La brique coûte moins cher en Allemagne qu’en France, environ 50 € le mètre carré. Pour la brique, le prix n’est donc pas une raison suffisante non plus.

Exemple d’immeuble d’habitation en brique, pierre et béton. La décoration ne renvoie à aucun style connu (Valentin Fiumefreddo, 2010).

Permanence du bois

Reste un troisième matériau « noble », le bois. Lorsqu’on parle de construction en bois, on pense avant tout aux maisons individuelles. En Europe du nord et en Amérique, 95% des maisons sont en bois. En France, on reste loin de ces chiffres. La maison individuelle en bois ne représente qu’entre 3 et 4% du marché.

Il existe quatre procédés principaux de construction en bois, qui sont : l’ossature bois dite aussi MOB (maison à ossature bois), le colombage, le poteau-poutre et les madriers ou rondins empilés. Il faut y ajouter une technique multi-usage, le lamellé-collé, qui permet de fabriquer toute sortes de mégastructures. L’ossature bois est la technique la plus répandue. En France, 80 % des maisons en bois sont conçues selon cette technique. En Amérique, 97 % des maisons en bois sont des MOB.

L’ossature bois est une sorte de « colombage allégé ». On utilise des planches de bois courtes (de la hauteur d’un étage) et des entretoises pour monter une sorte de « cage » en bois. On y fixe sur les charpente des « voiles » de matériaux en général dérivés du bois, comme les contreplaqués ou agglomérés, qui assurent le contreventement. Entre ces panneaux, dans l’épaisseur du mur, est inséré un isolant thermique, fibre végétale ou de polyester. Le prix est très modique, 1000-1500 € le mètre-carré. Mais son aspect peut être très médiocre.

Le roi des modes de construction en bois est le colombage, aussi appelé pan de bois. C’est esthétiquement le plus beau système. Malheureusement, son usage est actuellement marginal en France, essentiellement confiné à la réhabilitation des maisons anciennes.

C’est une charpente de poutres assez épaisses assemblées par tenon et mortaises chevillées. Les poutres horizontales sont appelées sablières. Celles du rez-de-chaussée reposent généralement sur une maçonnerie de faible hauteur ou parfois sur un rez-de-chaussée entièrement en pierre. Des poutres obliques renforcent la structure, appelées décharges et guettes ou encore croix de Saint-André quand elles prennent la forme d’un X. Le remplissage se fait soit en torchis soit en brique.

Il en subsiste plusieurs milliers dans des villes comme Rouen, Troyes, Strasbourg, et l’on estime qu’il reste, malgré les immenses incendies de la Seconde Guerre mondiale, plus d’un million de maisons à colombage en Allemagne (Fachwerkhäuser) ce qui est considérable. Qui, en Bavière ou dans le pays souabe, n’a pas traversé un bourg pittoresque entièrement bâti en colombages ?

Il permet de construire des immeubles assez élevés, puisqu’on voit en Allemagne des maisons qui atteignent cinq ou six étages, et tiennent depuis des siècles. Elles abritent même des bureaux. Le colombage possède l’avantage commun de tous les modes de construction en bois court, à savoir son prix modéré de 1500 € le mètre-carré ou moins.

Il convient pour finir de remarquer que, venant d’architectes et d’urbanistes contemporains, cette objection des coûts, faite fréquemment par des architectes chevronnés, est contradictoire : soit l’architecture « de notre temps » vaut celle d’autrefois, soit elle est contrainte à être ce qu’elle est par les coûts. Mais alors elle avoue être le résultat d’une impuissance, d’une limitation. On ne peut à la fois revendiquer ce que l’on fait, et en même temps en excuser les carences par des contraintes de rentabilité.

Par Valentin Fiumefreddo

 

Illustration : L’un des premiers immeubles en béton armé, le 1 rue Danton (Hennebique, 1903), démontre la neutralité de ce matériau avec cette façade éclectique aux motifs vaguement Renaissance mais qui évoque très clairement l’Art Nouveau.

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Auteur de l'article : PM