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Appel pour un théâtre en liberté

Par Jean-Pierre Pelaez – Alain Didier – Laurent Sauzé – Jean Hautepierre

Il y a bien des choses à modifier dans l’organisation actuelle du théâtre public, et tout particulièrement des centres dramatiques nationaux (CDN). Je précise d’emblée que notre appel porte exclusivement sur le théâtre public car nous estimons, à tort ou à raison, que les activités des théâtres privés, financées par des fonds privés, ne concernent que leurs directions et leurs propriétaires.

Deux points essentiels de cette organisation sont tout particulièrement critiquables.

La programmation des spectacles est décidée en vase clos, ce qui aboutit au choix de spectacles ne pouvant que faire fuir le public, non pas en raison de difficultés de compréhension qui proviendraient d’une forme littéraire particulièrement élaborée, mais en raison de leur caractère informe et inadapté à la scène – ainsi, pour ne donner qu’un exemple, d’adaptations d’œuvres philosophiques dénuées de tout aspect scénique (Leibniz, Spinoza, Kant ! comme le signale Jean-Pierre Pelaez[1])… On en est venu à organiser, à grands renforts de subventions et avec une débauche de moyens, la production de spectacles que personne ne va voir puisqu’ils rebutent le public (qu’il soit cultivé ou non) mais qui ont pour mérite, aux yeux des directeurs de CDN, de s’inscrire toujours dans une même orientation prétendument contemporaine. Ce dernier mot n’est bien sûr qu’un mot, puisqu’un tel mode de fonctionnement conduit à ignorer le plus clair des auteurs contemporains qui ne font pas partie du petit clan des héritiers du système Jack Lang. Pour en finir avec ce système fermé, partisan et stérilisant, qui éloigne le public du théâtre, il conviendrait d’introduire, dans les comités de sélections des textes en vue de leur programmation au théâtre, des personnalités qualifiées non liées au monde culturel officiel, qui pourraient être issues par exemple d’organismes à la fois indépendants et reconnus (associations de spectateurs, associations et fondations à objet culturel de préférence déclarées d’utilité publique, académies locales…).

Le mode d’attribution des subventions, qui souffre des mêmes travers, devrait être modifié dans le même esprit en remplaçant le système actuel de camarilla, qui vit en vase clos et se tient par la barbichette, par l’intervention de personnalités choisies (et pourquoi pas élues ?) selon des critères analogues à ceux que l’on appliquerait pour les comités chargés de l’élaboration des programmes.

L’idée centrale, dans ces deux cas, est de faire intervenir dans le processus de décision des représentants du peuple. Eh oui ! Car c’est tout de même avec ses impôts que l’on réalise tout cela, et il est tout de même impensable qu’il n’ait pas son mot à dire sur ces questions – d’autant que nous préconisons de faire intervenir non pas des personnes choisies au hasard (encore que même cela aboutirait certainement à des choix meilleurs que ceux effectués depuis des décennies), mais des personnalités qualifiées s’intéressant à l’art dramatique et issues de sensibilités culturelles incomparablement plus larges que la petite coterie qui, telle une mafia son quartier, tient le théâtre public.

Notons d’ailleurs qu’une réforme bien conçue des subventions aux arts de la scène permettrait de faire mieux pour moins cher – puisque le temps est aux économies budgétaires, y compris d’ailleurs en ce qui concerne le mécénat d’entreprise. Il me paraît certain qu’un théâtre de qualité ne peut présenter des spectacles dotés des moyens qu’il mérite (mise en scène, décors, costumes, salle de spectacle) que s’il est subventionné. Cela étant, quand on observe la débauche de moyens mise actuellement à la disposition d’un très mince milieu de « cultureux », qu’ils soient sur scène ou dans la salle, pour des spectacles qui n’attirent pratiquement personne, on ne peut que souhaiter sabrer dans de telles dépenses. Si l’on tient malgré tout à subventionner certains spectacles de cet ordre, qui ne regroupent qu’un cénacle de spectateurs (et pourquoi pas ?), les moyens à mettre en œuvre doivent être sans commune mesure avec le matériel et les effectifs surabondants que les contribuables octroient actuellement aux théâtres publics d’un bout à l’autre de la France. Les compagnies théâtrales et les théâtres indépendants (dont notamment le Théâtre du Nord-ouest), que l’État se garde bien d’aider, en savent quelque chose, puisqu’ils arrivent à exercer leur art avec des « bouts de ficelle », déployant pourtant une vitalité qui tient presque du miracle. Un certain montant de subventions conséquentes serait maintenu et réorienté, dont l’essentiel irait à un théâtre rénové.

Depuis son lancement le 27 avril dernier par Jean-Pierre Pelaez, Alain Didier, Laurent Sauzé et moi-même, l’appel Pour un théâtre en liberté a fait son chemin, rassemblant désormais plusieurs dizaines de signataires du monde théâtral, mais aussi des horizons les plus divers du monde politique. Ce dernier point est crucial car nous souhaitons aller au-delà de l’expression d’un mécontentement légitime, au-delà même de la préconisation de mesures qui risqueraient fort de n’être jamais prises, pour que soit présentée à l’Assemblée nationale une proposition de loi qui, seule, peut permettre cette réorganisation en profondeur du théâtre public que nous appelons de tous nos vœux.

Jean Hautepierre

[1] Réflexions sur la création théâtrale en France, 1981-2016, éd. L’Harmattan, 2018. Je recommande vivement la lecture de cet ouvrage qui expose clairement et avec esprit les vices de l’organisation du théâtre public en France, et ouvre des voies pour y remédier.

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Auteur de l'article : Thierry de Cruzy