Un pont entre deux grèves

DelelisSNCF

Une nouvelle grève a débuté à la SNCF. Elles sont si fréquentes et si nuisibles que l’événement se suffit à lui-même, on en oublie les motifs d’autant qu’ils sont souvent étrangers au sort des cheminots dont la propension à mettre leur statut protecteur au service de grandes causes nationales n’est plus à démontrer. Mais ce mardi, la raison de la grève les concerne bien : il s’agit d’influer sur les négociations en cours sur les conditions de travail pour trouver, d’ici mi-2016, des règles communes à tout le secteur ferroviaire, c’est-à-dire aux employés de la SNCF et de ses concurrents privés, en vue de l’ouverture à la concurrence qui devrait débuter en 2020 pour les TGV. Le risque est bien identifié : que le secteur privé travaille plus et mieux que l’actuel monopole d’État, que les relations de travail soient basées sur le droit, un management rationnel et le respect des non syndiqués, que les comportements individuels à risques soient sanctionnés, que l’usage de l’eau minérale soit généralisée dans les ateliers, salles de repos et postes de commande, qu’un réel service soit rendu au client débarrassé de son ancien qualificatif d’« usager »… Les menaces sont nombreuses.

D’autant que usagé, il l’a été, l’usager ! Il n’en peut plus, l’usager. Interrogé par des micros trottoirs systématiques, il condamne, mais il a l’habitude, il est fataliste et fatigué de s’être levé à quatre heures du matin. Le journaliste qui recueille les impressions des voyageurs, surtout s’il est lui-même employé par les médias d’État, sait qu’il a pour mission de continuer ses interviews jusqu’à trouver l’usager schizophrène, celui qui soutient les grandes causes sociales, quoi qu’il arrive, celui qui déclarera sur un ton compréhensif : « C’est dur pour tout le monde. Ils ont le droit de défendre leur beefsteak ». C’est un tout un art de repérer cet usager là et il a tendance à se faire de plus en plus rare. Mais quand la phrase est enregistrée, bingo ! On peut plier le matériel et rentrer.

Cette semaine, il y a une nouveauté : le risque que certains grévistes fassent le pont entre le mouvement de mardi et celui de jeudi, consacrée à la loi « Travail » (qui, on le sait, ne concerne pas les cheminots). Le pont entre deux grèves est une sorte d’apothéose romantique du grand soir, une occasion calendaire suffisamment rare pour être appréciée à sa juste valeur. En tout cas par ceux qui « seront tentés », selon l’expression d’un responsable syndical, de faire ce pont, pas par les voyageurs.

Heureusement pour eux, des solutions de remplacement existent, notamment le co-voiturage dont la SNCF fait elle-même la publicité dans ses emails annonçant la grève afin d’orienter ses usagers en perdition vers sa filiale spécialisée dans ce domaine. Comme quoi, quand on a le sens du service public, c’est pour toujours.

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Publié dans : Tribune

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