Samuel Laurent : « Le plan d’Al-Qaïda est redoutable »

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Il connaît comme sa poche les régions contrôlées par Al-Qaïda et même, personnellement, des cadres de l’organisation terroriste. Déjà auteur de Sahelistan, Samuel Laurent, avec Al-Qaïda en France, remonte la piste d’une cellule implantée dans l’hexagone. Plongée dans les eaux troubles des nouveaux réseaux terroristes qui menacent notre pays…

Vous qui n’êtes pas journaliste, comment avez-vous pu mener une enquête au cœur du terrorisme mondial, en Syrie et en Somalie ?

Justement parce que je ne le suis pas. Les islamistes accusent les médias de délivrer une propagande mensongère. Ces derniers sont véritablement détestés dans un certain nombre de régions. En l’occurrence, ce sont des régions que j’ai longtemps explorées en tant qu’intermédiaire pour des sociétés implantées au Moyen-Orient. Je dispose donc de contacts qui m’ont été précieux pour cette enquête. Pour la mener à bien, je suis parti en Syrie à la rencontre des cades d’Al-Qaïda et des jeunes Français partis combattre dans les brigades jihadistes. Je m’en tiens à des éléments factuels. Le message des djihadistes est suffisamment éloquent pour qu’on n’en rajoute pas. Cela explique le fait que ma tête soit toujours sur mes épaules et, subséquemment, que j’arrive à obtenir des informations auxquelles d’autres n’ont pas accès !

Quelle est la particularité de ce conflit syrien ?

Le conflit a notablement modifié la physionomie de la mouvance islamiste. Contrairement à l’Afghanistan ou, plus récemment, au Mali, qui n’a pas suscité d’engouement dans les milieux islamistes, la Syrie est une terre sacrée, une terre arabe. Le conflit revêt donc une dimension spirituelle et idéologique. Sur le terrain, se trouvent des milliers – et je pèse mes mots – de jeunes Occidentaux, en particulier Français. Souvent sans repères, peu éduqués, ils trouvent sur place une école de la vie puisque l’islam leur apporte des réponses à tout, jusque dans leur manière de s’habiller et de se comporter. Les prédicateurs salafistes leur apprennent qu’ils doivent gouverner le monde au nom d’Allah, ce monde, tombé aux mains des mécréants depuis l’âge d’or de l’Empire ottoman… Un salafiste est ainsi bercé par l’idée que le monde n’est pas comme il devrait être. Il est en état de guerre permanent. Sa seule politique, c’est l’annexion des territoires qui ne sont pas encore sous le contrôle de la charia.

C’est la seule explication à l’engouement des jeunes musulmans pour ce conflit ?

Il y a une autre raison, plus prosaïque. C’est qu’on peut se rendre en Syrie comme on va en Espagne ou en Belgique. Il suffit de prendre un avion pour la Turquie où la moindre ville frontalière est remplie de jihadistes qui partent ou qui reviennent des zones de guerre. En 48 heures, sans contact, sans connaître personne, un Français qui veut tenter l’aventure du jihad se retrouve sur le front, une kalachnikov entre les mains. Cela dit, les combattants étrangers partis faire le djihad avec enthousiasme sont accueillis avec méfiance en Syrie et beaucoup reviennent en s’inventant une guerre à laquelle, en fait, ils ont peu participé. En revanche, ceux qui font leur preuve dans les petites brigades locales, peuvent intégrer Jabhat al-Nusra et même Al-Qaïda. Mais c’est un parcours long et compliqué…

Quelles sont les répercussions du conflit, en France notamment ?

D’abord, il faut dire la vérité telle qu’elle est. De plus en plus de musulmans se tournent vers l’islam radical. Partout, le salafisme gagne du terrain. Les convertis sont de plus en plus nombreux. Nous avons donc affaire à des milliers de jeunes volontaires, immergés dans une nébuleuse salafiste qui contrôle des quartiers entiers de villes européennes. Ces réseaux, puissants et bien organisés, leur permettent éventuellement de se procurer des armes lorsqu’ils décident de passer à l’action, comme ce fut le cas pour Nemmouche. Un tel profil est cependant relativement rare. Ce que révèle mon livre, c’est qu’Al-Qaïda utilise désormais ces volontaires français pour créer des cellules dormantes à l’intérieur de l’hexagone.

Vous parlez de la cellule implantée en France sur laquelle vous enquêtez dans votre livre. Quelle est la nature de cette organisation ?

Un petit nombre de combattants qu’on a sélectionnés pour leur bravoure et leur motivation en Syrie sont envoyés dans un camp d’entraînement en Somalie. Ils sont ensuite rapatriés en France, via le Maghreb où leur état-civil est falsifié. Une trentaine d’agents sont ainsi d’ores et déjà implantés dans l’hexagone. Ils ne portent pas de barbe ni de djellaba, ne font preuve d’aucun prosélytisme et ont coupé tout lien avec leur famille. Ils ne correspondent absolument pas au profil de l’islamiste. Leur but est de passer pour « monsieur tout le monde » en se fondant dans le paysage.

En quoi cette cellule est-elle différente de celles du passé ?

La logistique des attentats de Madrid et de Londres avait été extrêmement compliquée à mettre en oeuvre. Les réseaux impliqués étaient surveillés. Surtout, ils étaient voués à la destruction après les opérations. Al-Qaïda a donc décidé de changer de stratégie. Grâce à la guerre en Syrie, l’organisation peut puiser, dans l’immense vivier des volontaires français, les combattants les plus aguerris, les former à la clandestinité et les introduire en France au sein d’une structure presque indétectable où, du moins, indestructible dans son ensemble. Aucun de ses membres ne se connaît. Si l’un
d’entre eux est arrêté, il ne livrera que quelques éléments fragmentaires, sans pouvoir compromettre les cadres, ni même les autres membres de l’organisation. Il est sous les ordres de l’émir Abou Hassan, qu’il n’a jamais rencontré et qui vit en Somalie, dans le massif de Galgada, une zone inaccessible. Lui seul maîtrise l’ensemble du réseau dont les commandants opérationnels sont ventilées à travers l’Europe et ne se rencontrent jamais sur le territoire français. Le plan est redoutable.

Faut-il craindre des attentats ?

Ce processus de « réimplantation », qui n’a débuté qu’en 2012, est long et il est impossible de prévoir quand ils passeront à l’action. Mais j’ai pu vérifier lors de mon enquête qu’ils disposent d’un arsenal considérable, suffisant pour perpétrer des attentats de grande ampleur sur notre sol.

Vous expliquez que les services de renseignements sont démunis face à ces nouvelles menaces. Comment l’expliquez-vous ?

Il aurait fallu infiltrer les brigades salafistes. C’est déontologiquement contestable mais indispensable quand on est confronté à une guerre asymétrique. Toujours est-il que nos services, comme les autres d’ailleurs, ont toujours refusé de faire courir de tels risques à leurs agents et que l’on se trouve aujourd’hui face à un trou noir auquel on ne comprend rien. Ainsi s’est-on complu à présenter les salafistes comme des parasites se développant sur la révolution syrienne. Une aberration ! Je vous assure que, dès le début, ils régnaient littéralement en maîtres sur cette révolution. Les Syriens le disaient tous : à la guerre succèdera la guerre. On le voit aujourd’hui avec l’état islamique d’Irak et du Levant. Tout était prévisible.

Pour finir, les hommes d’Al-Qaïda que vous avez rencontrés ont exigé de relire vos écrits. Où commence la manipulation ?

C’est du donnant-donnant. S’ils ont accepté de me parler, c’est qu’ils voulaient faire passer un message. J’ai donc été instrumentalisé. Mais c’est une manipulation mutuellement consentie. Du coup, tous les services de renseignements m’ont contacté. Sauf les Français !

A lire : Al-Qaïda en France, révélations sur ces réseaux prêts à frapper, de Samuel Laurent, édition du Seuil, 21 euros.

Samuel Laurent donnera une conférence le mercredi 1er octobre à 18h30 à la Maison des Associations de Troyes  63 avenue Pasteur – 10000 Troyes. Cet événement est organisé par le Comité d’Action pour le Respect de l’État de Droit. Inscriptions : 03 25 75 68 74 et c.ared@yahoo.fr

 

 

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A propos de l'auteur:

Rédacteur en chef de Politique magazine

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