Le pouvoir ou le secret

Machine à coder portative

Lové dans le ravissant hôtel de Soubise, le musée des Archives nationales propose une exposition sur le secret d’État aussi pertinente qu’originale. De l’État protecteur à Big brother, il n’y a souvent qu’un pas…

A l’heure où il n’est question que de République exemplaire et de transparence – qui débouchent sur des affaires Cahuzac en tout genre –, la notion de secret d’État n’a jamais paru plus ambiguë. Parce qu’elle prétend déléguer le pouvoir au peuple, la démocratie donne l’illusion à chaque citoyen que de la révélation des secrets dépend la bonne marche de son gouvernement. Pareil à l’hydre inexpugnable, le secret hanterait le cœur du pouvoir indûment, inexorablement, malgré le combat acharné – héroïque – que lui livrent la presse et les lanceurs d’alerte, persuadés de l’importance de leur mission. Il y a derrière cette conception une forme d’aveuglement et même, de nihilisme : si le secret accompagne le pouvoir comme une ombre à travers les siècles, c’est qu’il lui est lié par essence, incarnant la garantie suprême de sa permanence et de sa raison. Louis XIV en avait pris toute la mesure dans ses Mémoires, qui écrivait à propos des rois que « ce qu’ils semblent faire contre la loi commune est le plus souvent fondé sur la raison d’État, qui est la première des lois (…), mais la plus inconnue et la plus obscure à tous ceux qui ne gouvernent pas »…

Les rois du silence

Cette « raison d’État», dont l’expression n’est pas de Machiavel, comme il est souvent dit, mais de Francesco Guichardin son contemporain, a fondé et légitimé l’emploi du secret depuis le xvie siècle. La raison politique italienne, volontiers immorale si l’intérêt du gouvernement l’exige, a pris une autre tournure en France en s’incarnant chez Henri IV puis chez Richelieu, pour qui ne résidait aucune opposition de nature entre morale d’État et loi divine. Si l’exposition de l’hôtel de Soubise concentre son propos sur les XIXe et XXe siècles, son intérêt principal est de montrer que « le secret de l’État » est le fruit d’une construction historique de long terme, élaboré par strates successives, chaque régime lui donnant un sens particulier aboutissant à son renforcement. Les Archives nationales n’ont pas choisi la facilité avec ce thème dont le sous-titre « surveiller, protéger, informer » souligne toute l’étendue. Malgré les efforts apportés à la scénographie, la somme de documents présentés – près de 300 – s’avère difficile à appréhender sans la lecture de l’excellent ouvrage publié pour l’occasion (chez Nouveau Monde éditions), qui en propose une étude lumineuse, à l’exception d’un chapitre caricatural sur l’Ancien Régime.

Le parcours s’ouvre sur un délicat tableau d’Eustache Le Sueur, une Allégorie du ministre parfait. On y distingue dans l’ombre un éphèbe, le doigt sur les lèvres : il incarne l’indispensable vertu du Silence… Omissions dans les registres, pages biffées sur ordre royal, refus de toute publicité financière, pour Callières, à la fin du règne de Louis XIV, il ne fait aucun doute que « le secret est l’arme de la négociation » ; le rôle des secrétaires d’État s’est d’ailleurs affirmé, l’intitulé de leur charge en disant long sur la nature de leur fonction. L’affaire des poisons se révèle un bon exemple de cet impératif de discrétion ; Louis XIV en vient lui-même à brûler les documents qui mettaient en cause la Montespan. Sous Louis XV, un « cabinet noir » est chargé d’intercepter les courriers tandis qu’une diplomatie parallèle se met en place, « le Secret du Roi », permettant au souverain d’agir dans l’ombre de ses ministres. à ce qui relève de la précaution politique, la Révolution adjoint une dimension nouvelle, qui continue de régir chaque parcelle de la vie du malheureux citoyen français. Le rapport d’un commissaire datant de 1799 porte la devise limpide : « Liberté, égalité, Surveillance ». Difficile d’être plus explicite : la surveillance est belle et bien constitutive de la République, au moins autant que la Fraternité!

Souriez, vous êtes filmé

Napoléon va faire de cette surveillance un art de gouverner. Son cabinet noir scrute faits et gestes des individus, notamment « des jeunes gens de familles » et « des riches héritières ». Son ministre Fouché consacre la naissance de l’État policier ; il voit en sa force « un levier secret, mais puissant dans les mains du gouvernement ». On fiche, on rapporte, on renseigne, on censure : des soixante-dix journaux existants, il n’en reste plus que quatre ! Progressivement, les espions remplacent les diplomates de l’Ancien Régime, les réseaux se structurent ; l’ancêtre de la DGSI, la « Police des chemins de fer », apparaît en 1855 ; si bien qu’à la fin du siècle, une véritable bureaucratie spécialisée dans le renseignement a vu le jour, pour protéger ce que l’on nomme désormais « la sûreté de l’État».

Cette appellation va demeurer jusqu’à la refonte du code pénal de 1992, où elle sera remplacée par la notion « d’intérêts fondamentaux de la nation ». Comme le souligne le chercheur Sébastien-Yves Laurent, on mesure par ce simple glissement sémantique l’extension du domaine de l’État opérée depuis deux décennies, la possibilité d’établir de multiples règles de contrôle ne dépendant plus du seul motif de la défense nationale. Dans un mouvement inversement proportionnel, depuis les années 50, le Conseil d’État n’a cessé de complexifier l’accès aux documents classifiés, fixant désormais trois niveaux : « confidentiel-défense », « secret-défense » et « très secret-défense », la justice ne pouvant s’en saisir. Le secret du pouvoir devient si bien gardé que l’on peut véritablement parler d’un État secret au sein même de l’État…

Un passionnant chapitre de l’exposition concerne l’histoire du Chiffre. Tous les régimes ont usé d’écritures secrètes afin de protéger leur correspondance. Par substitution de lettres ou de mots entiers, le Chiffre permet de coder un discours que seule la table de déchiffrement ad hoc permet de révéler. D’abord diplomatique, son emploi va devenir militaire au cours du XIXe siècle. Son développement est ponctué de tentatives originales : on peut voir une partition de Maurice de Raoulx camoufler un texte sous ses notes – un siècle avant que Joséphine Baker, devenue agent secret, n’utilise directement ses feuilles de chant pour dissimuler des messages ! Les guerres mondiales donneront naissance à des machines de plus en plus sophistiquées, capables de crypter et de décrypter, tandis que le Chiffre évolue sur Internet. On découvre toute une panoplie d’objets historiques qui ne dépareilleraient pas dans un James Bond : brouilleur de parole, montre avec caméra microscopique, émetteur dans une boite d’allumette, ou encore, datant de la guerre de 40, un sous-vêtement d’agent féminin étudié pour cacher des documents… nécessairement très secrets.

Le secret de l’État, musée des Archives nationales, jusqu’au 28 février.

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Publié dans : Culture, Expos

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