Gérard-François Dumont : « Un hiver démographique »

ITW Dossier 137

Économiste, géographe et démographe, Gérard-François Dumont croise diverses disciplines pour penser au plus près les mutations contemporaines. Il est notamment l’inventeur d’une nouvelle matière, qu’il appelle la « démographie politique », dont l’une des composantes est la géopolitique des populations.

Peut-on faire l’historique des grandes migrations dans le temps ?

Ce serait beaucoup trop long car la question des migrations parcourt toute l’histoire de l’humanité. Par exemple, elle enrichit certaines villes des autres pays d’Europe après la révocation de l’édit de Nantes par la France ; autre exemple, elle fonde l’important peuplement actuel des Amériques et explique a contrario que l’Irlande ait encore aujourd’hui moins d’habitants qu’en 1840…

Quels sont les facteurs de ces mouvements de population ?

Ils sont au nombre de quatre : les facteurs politico-religieux, les facteurs économiques, les facteurs démographiques et les facteurs composés – qui résultent d’une combinaison de deux ou trois des facteurs précédents. S’ajoutent à ces facteurs classiques, qui continueront d’exercer leurs effets dans le futur, ceux que je rassemble sous le terme de « nouvelles logiques migratoires ». Les migrations se singularisent en effet aujourd’hui par un contexte spécifique qui tient à la globalisation (qui vise à abaisser les frontières politiques), l’internationalisation (qui se traduit par la réduction de l’espace-temps des échanges entre les territoires de la planète) et la mondialisation (qui résulte de la mise en œuvre de stratégies mondialisées de la part des entreprises). La combinaison de ces nouvelles logiques migratoires et des facteurs migratoires classiques multiplie les types de migrations. Elle rend aussi possibles des cheminements de plus en plus complexes, à l’instar des migrations de l’Afrique centrale vers l’Europe après la traversée de plusieurs pays africains et l’utilisation, comme espace de transit, du Maroc ou de la Libye.

Quels sont les rapports de forces actuels de la démographie mondiale ?

Parmi les bouleversements en cours, nous constatons qu’au niveau des pays milliardaires en habitants, la Chine et l’Inde, les rapports pourraient s’inverser. Sous l’effet de la politique démographique coercitive, dite « politique de l’enfant unique », la fécondité de la Chine a accentué sa baisse. Du fait de la préférence accordée aux garçons, cette politique a surtout engendré un déficit de femmes qui minore la capacité de reproduction du pays. à l’inverse, l’Inde est en croissance démographique, certes en ralentissement, mais continue. Cette évolution entre une Inde dont la population croît et une Chine qui atteindrait un maximum de 1,462 milliard d’habitants vers 2033 avant de voir ce chiffre baisser, donnerait à l’Inde la première population au monde. Cette dernière a d’ailleurs commencé de valoriser son importance démographique en déposant, en 2003, une demande officielle pour devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

Et l’Afrique ? Comment analysez-vous son évolution démographique depuis le milieu du xxe siècle ?

La croissance de la population africaine s’inscrit dans le schéma de la transition démographique qui voit une population passer d’un régime de mortalité et de natalité élevées à un régime de basse mortalité, puis de faible natalité. Comme le continent a vu se développer la révolution médicale sur une période brève par rapport à l’Europe qui l’a initialement réalisée, la multiplication de la population est aussi rapide qu’impressionnante. La projection moyenne des Nations unies table ainsi sur un doublement de la population de l’Afrique dans la première moitié du xxie siècle. Cela suppose tout de même une amélioration des conditions sanitaires, des comportements hygiéniques et de l’alimentation et l’absence de conflits très mortifères.

Le déclin démographique européen est-il une réalité ?

Incontestablement, puisque l’Europe a perdu sa nature ancienne de troisième foyer de peuplement de la planète, après l’Asie orientale et le sous-continent indien. De fait, un double changement est intervenu au tournant du xxie siècle. D’une part, et pour la première fois, le nombre d’habitants de l’Europe a été dépassé par celui de l’Afrique. D’autre part, c’est au cours des années 2000 que l’Europe est passée en-dessous d’un dixième des habitants de la Terre, ce qui ne s’était jamais produit auparavant puisqu’elle avait toujours représenté plus de 10 % de la population dans le monde et même, à trois reprises, plus de 15 %. La part de l’Europe semble appelée à poursuivre sa diminution selon les projections moyennes de l’ONU pour tomber à 7,7 % en 2050, notamment en raison de son entrée dans ce que j’ai appelé un « hiver démographique ». Soit une fécondité nettement et durablement inférieure au seuil de remplacement des générations.

Quel devrait être l’état de la population mondiale à court et moyen terme ?

Selon les perspectives démographiques moyennes à horizon 2025, la population de l’Asie demeurera majoritaire dans le monde. Mais le basculement du monde de l’Atlantique vers le Pacifique est moins démographique qu’économique. En termes démographiques, le basculement pourrait être davantage africain qu’asiatique. Une autre surprise pourrait venir de l’Amérique, en conséquence de la forte baisse de la fécondité au Sud et de la croissance portée par une attraction migratoire toujours vive au Nord. Une chose est sûre : le processus de vieillissement de la population mondiale va atteindre une intensité inégalée et sera le phénomène démographique inédit du xxie siècle, avec toutefois des différences considérables d’intensité selon les pays.

Peut-on dire, comme on l’entend souvent, que la France a toujours été une terre d’immigration ?

Cette assertion est une fable. Pendant la plus grande partie du deuxième millénaire, la France n’est nullement un pays d’immigration, même si « de grands noms comme ceux de Léonard de Vinci ou de Necker ont pu parfois le faire croire » (Jean-Pierre Poussou, Histoire de la population française, PUF, 1988). Jusqu’au xixe siècle, la France est en réalité un pays d’émigration. C’est au milieu du xixe, en raison d’une évolution démographique singulière qui voit sa fécondité abaissée un siècle plus tôt que dans les autres pays européens, qu’elle devient une terre d’immigration. Manquant de population active, la France est attractive. Des Belges, des Italiens, des Polonais immigrent successivement dans l’Hexagone. à la toute fin du xixe siècle, la France ouvre également un espace migratoire maghrébin et plus généralement colonial, qui commence par le recrutement de Kabyles pour les grands chantiers de travaux publics. Puis, la crise économique des années 30 s’accompagne d’un ralentissement de l’immigration qui reprend ensuite une grande importance durant les Trente Glorieuses.

Pour ensuite ne plus se tarir… Quelle est la spécificité actuelle de l’immigration sur le sol français ?

La présence, devenue permanente surtout après 1974 et le regroupement familial, de nombre de ressortissants des anciennes colonies d’Afrique noire ou d’Indochine, contribue, par les liens et les réseaux qu’elle tisse, à la poursuite d’un flux migratoire qui rend pérenne l’espace migratoire colonial, ou plutôt ex-colonial, de la France. Il faut toutefois constater, dans le cadre des nouvelles logiques migratoires, un élargissement de l’espace migratoire français à l’ensemble du monde, surtout en raison du développement du transport aérien. La géographie de l’immigration en France est donc de plus en plus diversifiée, même si les trois pays méditerranéens du Maghreb central ainsi que la Turquie demeurent des sources très importantes d’immigration, comme l’atteste par exemple le fait qu’ils représentent à eux quatre plus de 40 % des naturalisations. Aujourd’hui, les immigrants forment environ un dixième de la population de la France (5,5 millions lors du recensement 2010 selon l’Insee ; 7,3 millions en 2012 selon l’office statistique européen Eurostat). Un pourcentage sans équivalent historique.

Dernier livre paru : Géopolitique de l’Europe (avec Pierre Verluise), Armand Colin-Sedes, 2014.

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Publié dans : Les immanquables

A propos de l'auteur:

Rédacteur en chef de Politique magazine

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