Fillon ou la tyrannie de la Vertu

Troca

Le destin politique de François Fillon, scellé aussi bien par ses adversaires politiques que par les bonnes âmes consternées de son propre camp, révèle un cas exemplaire du sort que l’on réserve à ceux qui, voulant le pouvoir, s’exposent aux représailles des « Hommes vertueux ».

Au jeu de la conquête du pouvoir, un homme de droite partira toujours perdant surtout s’il manifeste son souci de s’employer à œuvrer pour le Bien commun, ce qui semblait bien se dessiner dans le programme des primaires de Fillon. Sans doute ce programme était-il la meilleure stratégie de sa part pour séduire le « peuple de droite » soucieux de voir un futur président revenir à des considérations qui prissent en compte la réalité politique et économique et sans doute aussi cela rentrait-il dans une logique de conquête du pouvoir.

La conquête du pouvoir
En démocratie on n’échappe pas à cette règle. Mais dans son souci de faire coïncider les règles de la conquête du pouvoir et la considération du Bien commun, Fillon a-t-il mesuré qu’il importait peu à l’adversaire de gauche, qui n’œuvre qu’à conserver le pouvoir ou à le rafler, de proposer un autre programme que le sien, invitant honnêtement les électeurs à comparer les deux offres politiques ? Aussi a-t-il été étonné des attaques d’une violence inouïe dont il a été victime.

Il faut pourtant bien avoir conscience qu’une dissymétrie radicale existe entre la droite et la gauche sur l’échiquier politique. Le vulgum pecus imagine que la démocratie étant fondée sur la possibilité d’une alternance, les règles d’une saine adversité prévalent pour finir sur les « coups bas ». Il importe au contraire de bien comprendre, pour ne pas être pris de court, que la conquête du pouvoir ne cesse pas dès que l’élu a en charge de régler les problèmes du pays : le souci que les gens de droite manifestent -de manière intermittente, certes, pour le Bien commun- est remplacé par l’obsession permanente des gens de gauche de conquérir et garder le pouvoir, en y employant tous les moyens qu’il faudra !

Cette obsession ne connaît aucun répit, et c’est à cette tâche que l’homme politique de gauche emploie son énergie. Dans cette perspective, l’homme de gauche n’aura cure de ruiner le pays pourvu qu’il se maintienne à un poste qu’il a usurpé en faisant croire que lui aussi avait des propositions à faire valoir. Tout programme de gauche n’est qu’un prétexte. Sa politique étant par suite catastrophique pour le pays, il aura encore la ressource de ruiner la réputation de ses adversaires. C’est dans cette configuration que nous nous trouvons ici. Au vrai, l’homme politique de gauche en adoptant une attitude aussi violente impose pour finir tellement cette réalité à l’homme de droite que toute action politique constructive est, à l’avance, condamnée au balbutiement. La démocratie est la ruine de toute politique. Si relèvement il doit y avoir, c’est d’abord de cette réalité imposée dont il faut sortir.

Mais en sortant de la démocratie, c’est aussi du règne de la vertu qu’il faut sortir. C’est Montesquieu, qui, mieux que Rousseau, considère qu’elle est le principe générateur de la démocratie : « La plupart des peuples anciens vivaient dans des gouvernements qui ont la vertu pour principe ; et, lorsqu’elle y était dans sa force, on y faisait des choses que nous ne voyons plus aujourd’hui, et qui étonnent nos petites âmes » (De l’esprit des lois, IV, 4).

Intérêt particulier
Dans son célèbre discours du 17 pluviôse an II-5 février 1794, Robespierre lui emboîte le pas et affirme, parlant de la Vertu, que « ce sentiment sublime suppose la préférence de l’intérêt public à tous les intérêts particuliers ; d’où il résulte que l’amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus : car que sont-elles autre chose que la force de l’âme qui rend capable de ces sacrifices ? Et comment l’esclave de l’avarice ou de l’ambition, par exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie ? » Dans la même ligne, Emmanuel Macron veut interdire aux parlementaires, s’il est élu, « l’emploi de proches ou de membres de leur famille, pour mettre fin au népotisme», ou empêcher ces mêmes parlementaires d’exercer des activités de conseil. (Figaro.fr du 2 mars)

C’est dire à quel point tout homme public doit fuir son intérêt particulier et s’il ne le fait pas ? Montesquieu le prévoit. Des gardiens de la vertu seront chargés du « dépôt des mœurs » : il faut que les censeurs, comme à Rome, « rétablissent dans la république tout ce qui a été corrompu, qu’ils notent la tiédeur, qu’ils jugent les négligences et corrigent les fautes, comme les lois punissent les crimes » (Esprit des lois, V, 7). Car, note encore Montesquieu, « ce ne sont pas seulement les crimes qui détruisent la vertu, mais encore les négligences, les fautes, une certaine tiédeur dans l’amour de la patrie, des exemples dangereux, des semences de corruption ; ce qui ne choque point les lois, mais les élude, ce qui ne les détruit pas, mais les affaiblit » (V, 19).

L’homme public doit donc être, à l’exemple de Robespierre, incorruptible, ce qui justifie la traque impitoyable de ceux qui dérogent, si peu que ce soit, aux principes de la Vertu. Or tout homme est susceptible à un moment ou à un autre d’y déroger, même si -vous avez bien lu- « cela ne choque pas les lois ». En clair : même si la loi vous autorise à vous occuper de vos affaires privées, le seul fait que vous vous en occupiez vous met peut-être sur la voie de cultiver une certaine indifférence à l’égard des affaires publiques, relâche, si peu que ce soit, l’intérêt que vous devez prioritairement leur porter. Vous êtes à ce titre sur la voie de la perdition : il est donc nécessaire que vous cultiviez sans relâche l’amour des lois, ce qui implique que la morale se situe un étage au-dessus de celui du droit…

Mais est-il imaginable que l’on sacrifie les exigences requises par la conduite de sa vie privée, par la prospérité de sa famille et des enfants aux exigences de la seule vie publique ? Et à quel titre, d’ailleurs, doit-on penser que, pour un homme public, s’occuper aussi de ses affaires privées porterait préjudice à une saine gestion des affaires publiques ? Ne peut-on considérer, au contraire, que l’expérience acquise dans le domaine des affaires privées est profitable à l’homme qui s’investit dans la gestion des affaires publiques ?

La tyrannie de la Vertu
Cloisonner à ce point ces deux domaines d’activité, n’est-ce pas s’exposer à isoler du reste de la nation une nomenklatura politique dont les membres seront autant de despotes parce que, coupés des réalités de la vie quotidienne, toutes leurs décisions seront aussi brutales qu’insensées ? A tout prendre, au despotisme, je préfère le risque de népotisme. D’autre part, pour l’équilibre de l’individu, est-il sain qu’il s’emploie à surveiller la rigueur avec laquelle se manifeste en lui l’amour des Lois, ou qu’il s’emploie à suspecter chez l’autre la survenue d’une certaine tiédeur à leur endroit ?

Cette exigence aberrante, qui s’accommode mal des fluctuations de la vie, introduit un déséquilibre psychologique chez l’individu : elle induit l’hystérie collective chez le citoyen ordinaire, elle transforme l’homme de pouvoir en pisse-froid soupçonneux… et hypocrite, car qui peut dire qu’à un moment donné, il n’a pas connu lui-même un « fléchissement » ? Entrer dans cette logique de la surveillance, c’est assimiler l’autre à un suspect potentiel, c’est bien vite être animé d’une haine préventive à son égard, à l’égard de tout autre, toujours susceptible de faillir, et c’est, quand il faillit, considérer qu’il doit être retranché du corps politique, exécuté, « assassiné ». Le désordre psychiatrique que nous signalions, au niveau de l’individu, plonge la démocratie dans une maladie permanente qui a nom « tyrannie ».

Ces grands principes révolutionnaires expliquent toujours les figures qu’accomplissent, dans notre triste aujourd’hui, les acteurs politiques mais aussi les journalistes qui n’ont eu aucun mal à se couler dans le rôle de « gardiens de la vertu ». On ne peut jamais y déroger : même dans son discours du Trocadéro, François Fillon sent qu’il doit, encore et toujours, s’excuser d’avoir employé son épouse car sait-on jamais, une partie de son électorat que travaille en profondeur le souci de la vertu, risquerait de le quitter.

Les Fouquier-Tinville qui sévissent sur les plateaux télévisés, doivent en permanence assurer le public que la Vertu, la Vertu seule, est le motif principal de leurs questions : c’est ce qui explique d’ailleurs qu’il n’y a aucun débat d’idées comme on nous le fait croire pourtant. Il ne s’agit pas pour eux de porter à la connaissance du public les éléments propres d’un programme politique mais de pointer ses dérives éventuelles par rapport à la grande Doxa permise par le pouvoir de gauche. N’a-t-on pas toujours un peu l’impression que c’est toujours un procès qu’on instruit quand on voit ces grands procureurs tenter de confondre l’homme ou la femme qui se trouvent en face d’eux pour les convaincre de leur désolante culpabilité ?

Seuls tirent leur épingle du jeu, encore une fois, les ténors politiques de la gauche, les grandes consciences du MRAP, de SOS racisme, les écologistes qui n’agissent que pour le salut de la planète…, que l’altruisme et le désintéressement prétendus installent en censeurs de ceux qui songeraient à discuter, sur un simple plan intellectuel, leurs idées et leurs actions.

Comme nul ne songerait à mettre en cause leur amour pour les grandes causes qu’ils servent, il n’est pas admissible de contester les idées qu’ils avancent. On voit bien ici aussi que le règne de la Vertu s’instaure sur la ruine de toute politique.

A l’heure où j’écris ces lignes, « les Hommes bien », les grands thuriféraires de la Vertu ont dû mettre un peu d’eau dans leur vin. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils finiront par se ranger derrière celui qu’hier ils voulaient « liquider », parce qu’il a su leur montrer qu’il pesait encore. Mais ils marmonnent. La Vertu reste le fond de commerce de ces êtres vides qui retournent leur veste et rejoignent l’autre camp en se dandinant comme des canards, pour reprendre l’expression de François Fillon. On n’en finit jamais… Pour sortir de la tyrannie de la vertu qui est consubstantielle à la démocratie… sortons décidément de la démocratie.

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Publié dans : Tribune

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