Dans les jardins d’Espagne

par 10 décembre 2015 0 commentaire
Roussel

Le Festival International Albert Roussel vient de clore sa 19e saison avec un magnifique concert donné le 3 novembre dernier au Conservatoire de Douai. Dans la perpétuation de sa volonté à offrir au public des œuvres à (re)découvrir, la manifestation de ce soir-là explorait la relation entre l’Espagne et la musique. Les musiciens, issus de l’Orchestre de Douai, étaient placés sous la direction de Damien Top pour les deux concertos qui figuraient au programme.

Et tout d’abord, parlons du Concerto pour clavecin (1923-26) de Manuel de Falla… Première surprise : cette œuvre, emblématique de sa période dite « castillane », nous a été donnée au piano ! Ce qui étonna les auditeurs car, si Falla a pris soin de mettre en page de garde de la partition « pour clavecin ou pianoforte », cette seconde version est quasiment inconnue et surtout, jamais jouée. Ce qui est fort dommage car le piano (brillamment maîtrisé par Alain Raës) met ici en évidence des lignes que la version clavecin nous cachait ainsi que des détails harmoniques que le son parfois « brouillé » de l’instrument (dû autant à l’écriture même de Falla qu’à une surcharge de notes rentrant en conflit avec la vélocité désirée par le compositeur) ne nous permettait pas d’entendre jusqu’à présent. La partition n’en ressort cependant ni moins âpre ni plus acide que celle que nous avons l’habitude d’entendre.

Quant à la Suite Populaire Espagnole, programmée en ouverture, il s’agit d’une version pour violon et piano des Chansons Populaires Espagnoles que réalisa Paul Kochanski en 1925. Elles font partie de ces partitions folkloriques qui ont illustré, vers la fin du XIXème siècle, les courants musicaux nationalistes à la recherche de leurs racines culturelles. Alternant des tempi lents à des tempi rapides, ces petits bijoux de miniatures constituèrent un beau moment d’émotion dans l’interprétation sensible de Gautier Dooghe et d’Alain Raës.

Le guitariste américano-belge Steve Gibbs, originaire de Chicago, constituait l’attraction du programme car il joue d’une guitare à 8 cordes. Ce fut l’occasion pour lui de présenter aux auditeurs cet instrument rare et les possibilités nouvelles qu’il offre. Il n’existe encore que peu de répertoire qui lui soit attitré, c’est pourquoi, à la demande de Damien Top, le guitariste a adapté deux pièces d’Albert Roussel pour son instrument : Le Bachelier de Salamanque et Segovia. Si la première, initialement une mélodie, avait de quoi dérouter par son éloignement de l’original dont il ne développait qu’une cellule rythmique, la deuxième pièce s’est révélée plus fidèle à l’esprit roussélien.

Le concert nous amenait aussi à la découverte du compositeur australien Peter Tahourdin (décédé depuis peu, en 2009) auquel le festival a déjà rendu hommage par le passé. Les quatre instrumentistes Gautier Dooghe, violon, Léa Lesieur, flûte, Julien Bénéteau, clarinette et Thoma Leroy, marimba ont magnifiquement défendu Look at the stars, une partition écrite en 2006 et dont le titre fait référence à un poème de Gerard Manley Hopkins. Comme en écho aux délices des nuits d’Espagne, elle nous entraîne en des contrées plus exotiques encore. Les sonorités envoûtantes attachées aux mélopées que le compositeur y développe en vagues successives nous ont guidé jusqu’à l’Inde au travers de l’esprit revisité des râgas de l’Hindouistan.

Venons-en à la création du Concerto pour guitare et six instruments d’Alain Féron… Inspirée de la formation du Concerto pour clavecin de Manuel de Falla, cette oeuvre en change quelque peu la formation : guitare solo (au lieu du clavecin), flûte, clarinette (au lieu du hautbois), violon, violoncelle et ajout de deux percussionnistes. Steve Gibbs a réalisé l’adaption pour son instrument de la partie soliste primitivement prévue pour… 6 cordes. Cette partition « adapte » à sa manière la forme traditionnelle propre au genre du concerto. Ainsi que l’expliqua le compositeur dans sa présentation, l’œuvre ainsi structurée fait appel en chacune de ses parties à l’un des trois seuls choix esthétique et technique possible en matière de composition musicale : la pensée polyphonique, l’écriture harmonique, le traitement mélodique. Le premier mouvement n’est autre qu’une extension (recréée) d’une pièce plus ancienne dédiée par Alain Féron à la mémoire du dernier musicien poète de cour de la Perse du XVIIème (Le Tombeau de Sayadian).

La guitare y développe un matériau spécifique alors que l’orchestre obéit au sien propre. Le second mouvement se veut un hommage incertain à la musique espagnole (à travers une habanera désarticulée, fantômatique et obsédante) et le troisième fait référence à la musique arabo andalouse et annihile, de par son écriture, la traditionnelle alternance concertante solo-tutti. Ce concerto très riche s’offre dès lors comme un voyage musical (à travers une réflexion sur l’histoire du langage musical) doublé d’un voyage intérieur. L’ensemble des musiciens, sous la direction précise et attentive de Damien Top, nous a gratifié d’une interprétation de haut niveau. Steve Gibbs, superbe soliste, s’est joué avec une musicalité kaléidoscopique des diaboliques difficultés techniques de cette musique aussi généreuse que prenante.

Et dire qu’il nous faudra attendre encore un an pour assister à une nouvelle saison de ce festival surprenant, où tradition et modernité se conjuguent avec panache et complémentarité !

Concert de clôture du 19e Festival International Albert Roussel – Auditorium Henri Dutilleux – Douai – 3 novembre 2015

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Publié dans : Culture, Musique

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