Courrier de Perse

Perse

Je suis à Paris depuis un an et je ne laisse pas d’être étonné par tout ce qui m’environne. Je t’ai fait part, dans les précédents courriels, de mon analyse des grandes tendances du christianisme et j’ai noté au passage le grand souci des chrétiens, je devrais dire leur obsession, d’être toujours ouvert sur l’autre. Leur délire est si vif que revendiquer pour un chrétien une identité chrétienne quelconque passe aux yeux des meilleurs d’entre eux pour une abomination et je pense qu’ils seront enfin contents quand les autres qu’ils aiment tant les auront effacés de la surface de la terre.

Mais ce qui porte mon étonnement à son comble est le spectacle des mœurs politiques des français.
Je t’ai déjà dit qu’ils avaient porté au pouvoir, il y a cinq ans maintenant, un président socialiste sur qui ils fondaient de larges espoirs, qui a ruiné le pays mais s’est maintenu contre vents et marées à la tête du pays sans rien faire d’autre que de continuer à faire croire que d’ici la fin de son quinquennat, les choses s’arrangeraient enfin, alors qu’elles allaient de mal en pis. Un président aussi néfaste aurait dû être emporté par une révolution de palais mais les courbes de popularité qu’on publie à son sujet continuent à faire croire qu’il dispose encore de quelques soutiens dans le pays.

En ce qui le concerne, les choses en restent au point mort jusqu’à son départ prochain car un nouveau spectacle occupe toutes les cervelles depuis quelques mois : les hommes politiques du pays sont entrés dans ce qu’ils appellent ici une campagne présidentielle au terme de laquelle on portera au pouvoir un nouveau président qui aura en mains les destinées du pays. Les esprits sont ainsi perpétuellement agités par les spectacles divers que leur donne en permanence la scène politique. S’ils désespéraient de la situation dans la minute précédente, un nouveau sujet les précipite tout à coup dans de nouveaux enthousiasmes qui leur font oublier leur état précédent : on a sans doute trouvé ainsi en Occident le moyen de reconduire les peuples dans une servitude perpétuelle en les maintenant dans un état d’amnésie permanente.

Chez nous les choses se règlent, tu le sais beaucoup plus rapidement. Comme il importe, après tout, que le pays soit rigoureusement gouverné, notre grand Ayatollah, après avoir consulté l’Alcoran, désigne un premier ministre qu’il place pour une période indéterminée au poste suprême et s’il se trouve quelques journalistes mécontents de son choix, ceux-ci vont croupir en prison jusqu’à la fin de leurs jours afin de méditer qu’on ne doit jamais mettre en doute la parole de notre saint prophète.
Ici c’est tout le contraire : les journalistes me font penser à ces molosses que des propriétaires de nos campagnes tiennent enchaînés et qui ne s’en déchaînent que davantage sur tout ce qui passe à leur portée. Il ne ferait pas bon tomber entre leurs mâchoires : il ne resterait rien de vous.

Un de ces hommes politiques qui est en campagne en fait en ce moment l’amère expérience. L’homme aurait versé à sa femme de coquettes sommes en échange de quelques services qu’elle lui aurait rendus tandis qu’il occupait déjà une fonction publique : rien là de manifestement scandaleux mais les molosses de la presse ont aussitôt suspecté qu’elle avait été rémunérée sans qu’elle ait eu à faire quoi que ce soit. L’homme est sommé de se justifier, de jurer ses grands Dieux qu’il n’en a jamais été ainsi mais à peine a-t-il parlé qu’on le couvre d’injures et qu’on suppose même que cet argent ne peut avoir été gagné que de manière malhonnête car son château lui coûte tellement, disent les molosses, qu’il a dû nécessairement se faire verser ces sommes pour survivre.

On voit clairement que tout est fait pour entretenir à son sujet l’idée qu’il est manifestement mauvais et qu’il y aurait lieu, s’il avait un peu de sagesse, qu’il se retire de la course à la présidentielle pour laisser la place à des hommes plus compétents et plus honnêtes que lui. Le pauvre homme voudrait bien démarrer sa campagne mais dès qu’il fait mine de franchir la ligne de départ, on le couvre de tous les quolibets inimaginables, qui feraient rougir un barbaresque.

Il semblerait que les molosses cessent d’aboyer depuis que l’homme a su montrer qu’il était déontologiquement irréprochable ou plutôt ils continuent à japper un peu pour montrer que s’il n’y a plus vraiment lieu de le faire, ils se pourrait bien que ceux qu’ils ont pourchassés une fois mériteront toujours de l’être un peu.

Je t’avoue que je suis choqué par ce lynchage « médiatique » d’une personnalité politique de premier plan. Il s’apparente à nos lapidations que, tu le sais, je réprouve.
Mais deux points surtout me préoccupent dans cette affaire : il semble d’abord qu’il soit quasiment interdit de gagner de l’argent ici. Certes il est bien juste de régler les sommes qu’on doit à l’Etat dans le pays où l’on a réalisé ses gains mais est-il sain, si l’on en a les capacités et le désir, de devoir se cacher de ses compatriotes afin de faire fructifier son talent ?

L’homme de talent est ici le plus malheureux du monde car on a multiplié les lois pour l’empêcher de donner toute sa mesure. Ainsi le candidat dont je te parlais a-t-il fondé une société privée juste avant d’être élu député, comme c’était son droit mais cela ne le disculpe pas pour autant : on se demande si pour finir, c’était bien moral.

Pour prendre un autre exemple, sais-tu qu’on regarde ici comme un homme douteux l’enseignant qui ose cumuler de nouveaux revenus avec le maigre traitement que lui verse son employeur ? Certes on lui concède de « cumuler » mais si faiblement qu’il ne courra jamais le risque de couvrir sa femme de joyaux. Et de toute manière, le fait qu’il se soit aventuré dans la voie du cumul, le désigne à ses pairs comme un véritable réprouvé qu’il faut tenir à l’écart. Par son désir de cumuler, il a montré, une fois, qu’il avait le désir de s’enrichir : il sera dorénavant tenu pour suspect aux yeux des autorités.

Pour être dans le rang, il faut montrer qu’on n’ose rien faire d’autre que de se complaire dans sa fonction, alors qu’il me semble que plus on se multiplie, plus on devient soi-même. La volonté des autorités ici c’est que vous soyez le moins possible, que vous existiez de la manière la plus discrète qui soit et pour réduire votre existence comme une peau de chagrin, on a trouvé une solution : avoir le moins possible, attendre de l’Etat qu’il vous donne le strict nécessaire. Un candidat à l’élection présidentielle propose même de donner un modique revenu universel à tout le monde afin qu’on sache bien que c’est l’Etat, et seulement l’Etat qui vous nourrit.

Voilà une manière bien efficace de faire rentrer dans le rang tous ceux qui seraient tentés de se singulariser d’une manière ou d’une autre. Aussi, le président milliardaire que les américains ont osé porter au pouvoir fait-il hurler de rage tous les molosses : c’est pour eux une chose sans nom ! Car voilà un homme qui gouverne sans avoir honte d’aimer l’argent et qui, en plus, et j’ai envie de dire, du coup, fait taire tous les molosses de son pays.

Qu’on retire ici aux meilleurs la possibilité de s’illustrer et d’engranger les bénéfices légitimes de leurs talents est, tu l’auras compris, mon cher Mirza, une aberration imbécile que j’ai du mal à imputer à ce peuple qui se réclame pourtant des Lumières. Mais il y a pire encore : il faut en permanence montrer patte blanche aux molosses et jurer ses grands Dieux que l’on n’a pas eu l’intention de réaliser des gains illégitimes, que la Vertu n’a pas déserté notre cœur, et même qu’elle l’habite plus sûrement que ne saurait le faire aucune autre de nos pensées.

C’est ce qu’emploie à prouver le candidat molesté, à coups de repentances et d’excuses pour assurer au peuple que sa Vertu est intacte. Je le demande : est-il encore possible, mon cher Mirza, de faire preuve d’une quelconque autorité ensuite quand on a, à ce point, montré qu’on n’a pas d’autre désir que d’obéir à des règles morales qui vous empêchent de faire un pas à droite ou à gauche ? On ne sait si ce candidat parviendra à se libérer des chaînes que les molosses lui ont mises mais s’il parvient à triompher de cette situation, il sera bien fort.

Tout le monde n’est cependant pas logé à la même enseigne.
Un homme, mon cher Mirza, semble correspondre aux vœux des molosses déchaînés, ils miaulent même en sa présence et ce seul fait mérite qu’on s’intéresse à son cas car qui est-il pour qu’en sa présence les chiens se taisent ? Ses apparitions ne laissent pas d’étonner : il crie, il saute, il semble entrer en transes comme certains de nos dervis, il a, comme notre saint prophète, le don de parler sans effort, comme s’il le consultait au moment même où il parle.

Il vous regarde avec les yeux extasiés d’un derviche tourneur et tous se tournent vers lui. Sans doute est-il habité par l’esprit car on ne comprend rien à ce qu’il dit : il semble qu’il possède un influx qui se diffuse chez ceux qui l’écoutent et qui ne songent d’ailleurs pas à lui demander la moindre preuve de ce qu’il avance.

Mais l’affaire est tellement d’importance que je t’en parlerai dans un prochain courriel car il vient enfin de révéler son programme au peuple éberlué : les économies qu’il compte faire faire au pays rivalisent avec les dépenses magnifiques qui sont chez lui, à n’en pas douter, le signe d’une grande libéralité. Cet homme est un Prince.

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Publié dans : Tribune

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